<metadesc content="Extrait de la Cité marchande (2000) d'Alain Bresson, recueil de douze textes ayant traits à l'économie antique" />
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Alain Bresson | |
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Sommaire |
[263] Au cours du XXe s., de manière explicite ou implicite, la réflexion sur la spécificité et la place de l'économie dans les sociétés de l'Antiquité classique, et spécialement en Grèce ancienne, s'est développée en ultime ressort dans le cadre d'une interrogation plus vaste : celle de savoir en quoi a pu consister la spécificité de l'Occident. C'est en Occident, en effet, qu'est apparu un système économique dont le dynamisme a d'abord bouleversé l'équilibre social des sociétés européennes qui lui avaient donné naissance. Il s'est aujourd'hui étendu à toute la planète, en se subordonnant puis en transformant de manière apparemment irrésistible tous les autres systèmes sociaux préexistants. Il y a certes une distance considérable entre les grandes conceptualisations couvrant l'histoire de plusieurs continents sur deux ou trois millénaires et les recherches des spécialistes, qu'elles portent sur la Grèce ancienne ou l'Orient musulman, l'Inde précoloniale ou la Chine mandchoue. Pourtant, que leurs auteurs le veuillent ou non (parfois aussi à leur corps défendant), les études ponctuelles trouvent souvent leur source d'inspiration dans les grandes synthèses qui ont tenté de répondre au problème évoqué précédemment, celui de l'origine et des formes de développement de l'économie marchande moderne. Il n'est donc pas superflu de commencer par situer ces travaux sur la "cité marchande" dans la perspective de ce débat. Mais c'est ensuite la question du rapport entre l'État et l'échange marchand et, surtout, celle du marché et de la formation des prix qu'il faudra aborder.
Ce sont incontestablement les travaux de Karl Polanyi qui ont le plus inspiré l'histoire économique des dernières décennies. C'est en effet Polanyi qui a fourni le cadre conceptuel d'explication le plus couramment accepté de l'apparition du système économique désigné sous le nom de "capitalisme", système que l'on pourrait brièvement définir comme celui où l'accumulation du capital s'opère par un processus cumulatif qui se nourrit de lui-même. Si le capitalisme est né en Occident à la fin de l'époque médiévale et à l'époque moderne, il peut donc paraître légitime de s'interroger pour savoir pourquoi cette genèse ne s'est pas produite ailleurs, en d'autres temps et en d'autres lieux, par exemple en Chine ou en Inde, ou encore tout aussi bien en Grèce ancienne. On ne pourra ici rappeler que trop brièvement l'explication synthétique donnée par Karl Polanyi.
[264] Selon ce dernier, on doit rejeter une vision évolutionniste de la genèse du capitalisme [1]. Le capitalisme n'est pas né d'une extension progressive des échanges provoquée par la division du travail, selon le modèle d'Adam Smith. On peut certes imaginer un modèle théorique unilinéaire qui voudrait que des groupes familiaux ou des villages aient procédé à des échanges réciproques, que ces échanges se soient progressivement développés jusqu'à prendre une envergure régionale puis interrégionale, pour finir, par extension, par devenir un réseau mondial. Mais ce schéma ne correspond nullement à ce que l'on peut observer empiriquement dans le développement historique. En fait, selon Polanyi, le propre des "sociétés précapitalistes" est que l'économie n'y existe pas en tant que sphère autonome. Ce sont de tout autres motivations que le gain qui ont gouverné leurs "systèmes économiques" (qui n'étaient donc pas de vrais systèmes économiques) : dans les sociétés primitives, il s'agissait essentiellement d'un système de réciprocité fondé sur le don-contre don ; dans les sociétés d'empire, comme celles de la Mésopotamie antique, de l'Égypte pharaonique, de la Perse, de la Chine, de l'Inde et de même pour celles de l'Amérique précolombienne, qui pourtant connaissaient déjà un degré élevé de division du travail, c'était la redistribution sous le contrôle de l'État qui prévalait. C'était donc la parenté (dans les sociétés primitives) ou l'État bureaucratique et ses représentations politiques et religieuses (dans les sociétés d'empire) qui gouvernait "l'économie" de ces sociétés, et non pas le marché. Dans ces sociétés, l'économie n'existait donc pas comme sphère autonome : elle était en fait "immergée" dans les institutions sociales ou politiques.
Pour Polanyi, l'échange marchand pouvait certes exister dans les sociétés précapitalistes, mais il n'y jouait qu'un rôle mineur, aux marges d'un système qui l'ignorait et même s'en défendait vigoureusement. L'un des principaux traits qui caractérisaient alors l'échange marchand était la séparation entre commerce local et commerce international. Tandis que le commerce local répondait aux besoins d'échange immédiat des individus, des familles ou autres regroupements de faible envergure, le commerce international répondait pour l'essentiel aux besoins des élites et était aux mains de marchands spécialisés. Les lieux de marchés étaient des points de rencontre aux frontières de deux communautés, des sortes de lieux neutres où les procédures d'échange, et en particulier l'établissement du prix des denrées, s'opérait selon des conventions traditionnelles et non en fonction de la loi de l'offre et de la demande. En réalité, tout en étant séparés l'un de l'autre, commerce international à longue distance et commerce local fonctionnaient selon le principe de complémentarité et non selon le principe de concurrence. Dans les sociétés précapitalistes, il n'existait donc pas de "marché autorégulateur, où toute chose tend à se transformer en une marchandise dont le prix résulte de la confrontation d'une offre et d'une demande, qui rétroagissent elles-mêmes aux variations des prix" [2].
Pour Polanyi, c'est seulement avec l'alliance des bourgeoisies marchandes et des monarchies centralisées, réalisée à l'époque moderne, que le système d'accumulation capitaliste put prendre son essor. Au cours du Moyen-Age, les marchands atteignirent un haut degré d'autonomie par rapport au pouvoir politique. L'exceptionnel essor des cités [265] italiennes ne put toutefois déboucher sur un véritable capitalisme, sans doute du fait du caractère trop fragile et étroit de leur base politique. Mais, dans le Nord de l'Europe cette fois, l'alliance des bourgeoisies marchandes et des princes contrôlant de vastes espaces où ils faisaient effectivement régner un ordre légal, permit finalement la vraie apparition du capitalisme. Selon Polanyi, c'est donc par le haut, par le grand commerce, et non par le bas, par l'extension progressive des marchés locaux, que le capitalisme prit son essor. S'emparant finalement des processus de production eux-mêmes, alors que jusque là pour l'essentiel ils leur avaient échappé (dans la ville médiévale, la production artisanale était sous le contrôle des corporations, et la production agricole relevait de structures de type féodal), les processus d'accumulation capitaliste devenaient une force irrésistible, destinée à prendre le contrôle de toute la planète.
Le schéma global défini par Karl Polanyi possède une grande puissance de suggestion. En outre, la méthode a aussi permis des analyses institutionnelles solides et bien argumentées, comme par exemple sur les marchés des sociétés précolombiennes ou de l'Afrique traditionnelle du XVIIIe siècle [3]. Mais, employée de manière rigide, elle présente cependant un risque indéniable. Étant donné l'objectif qui était le sien, lequel consistait dans un premier temps à essayer d'expliquer l'origine du système d'accumulation capitaliste, on comprend très bien que Karl Polanyi ait développé le concept de sociétés "précapitalistes". Ces sociétés n'étaient donc pas analysées pour elles-mêmes, mais par rapport au système capitaliste, qui, avec son successeur annoncé le socialisme, jouait donc pour K. Polanyi le rôle de "fin de l'histoire". En quelque sorte, la méthode consistait d'abord à utiliser une grille de lecture, à opérer une recherche des "manques" par rapport aux traits qui paraissaient pertinents pour expliquer l'essor de l'Occident. La question est de savoir si cette grille de circonstance peut avoir une valeur heuristique universelle. En fait, elle présente le risque de laisser passer l'essentiel de ce qui faisait la spécificité d'un système économique. Un filet aux mailles trop larges ne permet pas de ramener le commun des espèces qui font la richesse d'un fond marin : et l'on conclut que la mer est vide.
Si l'on pose au départ que seul le "système capitaliste" tel qu'il s'est développé dans l'Europe moderne correspond à des mécanismes économiques authentiques, toute société qui l'a précédé ne pourra qu'être considérée comme un échec par rapport à l'idéal qu'il est censé avoir pu atteindre. Plus grave, le concept classificatoire de "société précapitaliste", qui écrase la perspective temporelle, peut finir par devenir un gigantesque fourre-tout, dans lequel la spécificité de chaque société risque de disparaître. Le danger principal auquel, à notre sens, ont peu ou prou succombé nombre des disciples de Polanyi étudiant les sociétés du monde classique, est celui du primitivisme, inhérent au concept même de société "précapitaliste". Trop souvent, par un processus circulaire, on doit constater que des spécialistes ont refusé d'admettre l'existence de structures, institutions ou comportements, parce qu'ils les jugeaient non conformes à la représentation d'une société "précapitaliste", donc nécessairement "primitive", qu'ils s'étaient forgée.
[266] On doit paradoxalement relever que K. Polanyi lui-même, très impressionné par les prix et la réflexion sur les prix en Grèce ancienne, faisait de la Grèce une semi-exception dans sa vision d'un monde précapitaliste ignorant le marché. Pour lui, c'est l'Athènes du IVe s. qui aurait vu la naissance des prix de marché [4]. Mais dans le domaine de l'histoire économique de l'Antiquité, ce sont les travaux de Johannes Hasebroek et de Moses Finley qui ont bénéficié de la plus grande audience au cours des dernières décennies. Avec la pléiade d'études auxquelles ils ont donné naissance, ils sont devenus une sorte de "Nouvelle Orthodoxie", selon le mot de Terence K. Hopkins, lui-même ardent défenseur de ces positions [5]. Aussi bien Hasebroek que Finley (ce dernier se plaçant explicitement dans la filiation des travaux de Polanyi) ont pris des positions qu'il faut bien définir comme une forme de néoprimitivisme. L'historiographie du débat sur l'économie antique a été récemment exposée à plusieurs reprises et il est donc inutile d'y revenir [6].
En outre, la question (bien plus complexe qu'on ne l'a longtemps cru) de la filiation allant de Weber à Polanyi, et de Polanyi à Finley, a fait l'objet de remarques approfondies de H. Bruhns[7]. Ce dernier a souligné que M. Finley avait gardé pour l'essentiel l'aspect "type idéal" de la cité grecque, mais qu'il avait fini par donner une vision "incomplète et déformée" de la cité antique de Max Weber[8]. Au point de départ et au point d'arrivée de la chaîne de filiation, et sur une question aussi décisive que celle du marché dans le monde de la Grèce des cités, Weber et Finley ont en réalité défendu des points de vue diamétralement opposés.
En effet, quoi qu'en dît Finley[9], Weber accordait au marché un rôle très important dans l'évolution du monde antique. En une thèse fort originale, ce dernier soulignait le rôle de l'échange marchand non pas comme développement tardif, mais bien aux origines de la civilisation antique, l'évolution ultérieure tendant au contraire à en réduire l'importance[10]. Tout en montrant les différences structurelles d'avec le système économique contemporain, il n'hésitait pas à admettre "le caractère largement 'capitaliste' d'époques entières de l'histoire antique (et précisément des plus grandes)" [11]. Au demeurant, cette définition n'avait rien à voir avec une quelconque attitude moderniste, car Max Weber s'efforçait de donner des définitions précises et techniques qui montraient que, dans son esprit, il n'y avait nulle assimilation du "capitalisme" antique au "capitalisme" de l'époque contemporaine. Au [267] contraire, il polémiquait sans cesse contre les collages typiquement modernistes d'Eduard Meyer, qui, par exemple, croyait retrouver trait pour trait le XVIIIe s. européen dans la Grèce hellénistique et sa supposée "industrialisation" [12].
En revanche, M. Finley considérait que l'échange marchand, quantitativement négligeable, ne jouait aucun rôle structurel dans l'Antiquité classique et niait catégoriquement l'existence d'une quelconque forme de structure de marché dans les mondes anciens [13]. Bien que les références à Weber dans L'économie antique soient élogieuses, le point important est le non-dit, l'appréciation radicalement différente du rôle du marché [14]. Sur ce point, Finley était donc aux antipodes de Weber [15].
Mais l'opposition tient aussi à la méthode. Pour ce qui est de la conception même de l'économie antique, M. Finley croyait possible de définir une économie antique — ou plutôt de trouver les traits distinctifs à cette période connue sous le nom d'Antiquité qui faisaient que l'économie y était gouvernée par des contraintes extra-économiques spécifiques [16]. Au contraire, dès son étude sur Les causes sociales du déclin de la civilisation antique de 1896 [17], M. Weber traitait l'économie antique non pas comme une structure intemporelle mais comme un processus historique dynamique. Il se donnait pour objectif d'en définir la logique, les étapes, en montrant comment les processus qui, selon lui, avaient permis l'essor des cités grecques puis celui de Rome, avaient fini par se bloquer et à conduire la civilisation antique à sa perte. En terme de méthode, et malgré des convergences incontestables sur un certain nombre de points, on doit donc aussi souligner la différence entre l'approche de Max Weber et celle de Moses Finley.
Le débat sur l'économie antique, et spécialement sur la question de l'échange marchand, ne doit cependant pas se ramener à un débat historiographique, combien salutaire certes, mais qui, si l'on s'en contentait, se trouverait en porte à faux par rapport aux réalités de la recherche historique en histoire ancienne, qui, dans tous les domaines (critique textuelle, épigraphie, papyrologie, archéologie, numismatique) a accompli d'énormes avancées au cours de ce siècle. Hinnerk Bruhns a eu raison d'insister sur la formule de Max Weber évoquée en introduction, qui aux généralisations abusives opposait la rigoureuse épreuve des faits [18]. C'est à la lumière de ces études factuelles qu'il est possible de poser de manière différente la question des rapports entre État-cité et échange marchand ou celle du marché.