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| Fiche de lecture | |
Nous vivons à l’époque de la « modernité tardive », comme il y eu une période appelée « Antiquité tardive ». Le sujet postmoderne vit dans la mise en congé de la vérité, de l’universel et de la visée. Il peut vivre, lui semble t-il, dans « l’immobilité du présent ». L’homme de la modernité tardive récuse à la fois les utopies qui ont ravagé le XXème siècle et surtout tenté de détruire le socle de la culture européenne et il récuse dans le même temps un avenir impossible à réaliser. Il devient le « triste héros du vide ». Or pour remplacer les utopies totalitaires, il ne suffit pas de constater leur faillite, il faut les remplacer dans leurs fondements idéologiques. Il est urgent de retrouver le fondement de la dignité humaine, dans sa singularité. Pourtant, l’homme fait tout actuellement pour récuser cette singularité propre.
Dans la deuxième moitié du XXe siècle, les découvertes de la biologie transforment radicalement les certitudes antérieures concernant l’insularité et la spécificité de l’espèce humaine. Avec les théories de l’évolution, la frontière entre l’homme et l’animal est de plus en plus floue. « Les travaux scientifiques de ces dernières décennies ont rendu illisible la différence entre l’homme des origines et le singe évolué ». La science se croit l’unique support de connaissance pour comprendre l’homme. Extinction de la philosophie. La seule façon de distinguer l’homme de l’animal se fait alors par l’intermédiaire de la religion, évidemment désavouée par la science. Il nous faut retrouver un discours sur ce qu’est l’homme, son être même, au delà de ses caractéristiques. Car l’homme est « une entité irréductible à toutes ses caractéristiques et déterminations ». En effet, « nous ignorons l’être de l’homme et c’est cela qu’il va nous falloir étudier si l’on veut sauver l’homme. » Et c'est pourquoi « la modernité tardive se trouve donc en pleine contradiction avec elle-même, quand à la fois elle défend les droits de l’homme et récuse la transcendance de l’homme par rapport à la nature. »
Mais il faut avoir conscience d’une chose : toute tentative pour prendre possession du concept qui définit l’homme engendre la destruction de l’homme. « Nous ne sommes pas maîtres de la définition de l’homme. » En effet, « il s’agit d’une imposante certitude » (l’unité de l’espèce humaine).
Peu de gens acceptent de voir le communisme comme une imposture de la pensée, une « mésinterprétation » de ce qu’est l’humanité. La fin du communisme n’est pas encore expliquée. Elle n’est que constatée. « Il n’y aura d’avenir post-totalitaire que dans une récusation claire et argumentée de tout ce qui a construit les anti-mondes du XXe siècle. »
Il nous faut refonder une civilisation non-totalitaire, non fondée sur des utopies (« tout est possible ») mais sur une véritable anthropologie de l’homme qui se base sur la finitude de l’homme, ses limites. La leçon du XXe siècle, c’est que l’indéfinition de l’homme préserve sa liberté. (Il faut bien distinguer entre l’expérience et l’expérimentation : l’expérience, c’est la confrontation au réel, l’expérimentation, c’est la possession du réel)
Ces leçons du communisme et du nazisme, la modernité tardive les récuse encore et continue d’avoir la nostalgie du passé et des utopies. Nostalgie et ressentiment devant l’échec de ce passé. Alors, le cycle recommence : plutôt que de reconnaître les échecs passés, le sujet moderne tardif jette le discrédit sur tout ce qu’il ne possède pas et traiter la réalité qui l’entoure comme l’une de ses idéologies. Il va donc la récuser, cette fois-ci non par la terreur comme ça a été le cas pour le communisme et le nazisme, mais par la moquerie et la dérision.
En fait, la modernité tardive considère l’inachèvement de l’homme, sa finitude, comme une tare. Nous n’acceptons pas la finitude de l’homme comme structure fondatrice de l’homme. Une nouvelle humanité, cette fois non par les révolutions sociales et politiques mais par les progrès génétiques doit voir le jour.
Ce rejet de l’imperfection humaine comme fondation de ce qui fait l’essence même de l’homme rejaillit à tous les niveaux. Houellebecq, dans « Les particules élémentaires » montre comment le clonage permet de délivrer l’humanité des déceptions de la relation sexuelle . La religion est suspecte car elle peut engendrer des fanatismes, l’économie de marché à proscrire car elle nourrit l’égoïsme du profit individuel. Résultat : « Nous ne supportons pas les déviances et préférons ne rien défendre que de défendre des comportements ou des institutions susceptibles d’excès. » La réalité nous fait horreur car elle n’a plus de sens en soi. Les totalitarismes ne chérissaient pas l’homme en soi, l’homme tel qu'il est mais un homme futur, un surhomme.
Le communisme, en voulant créer l’homme du futur, a voulu effacer l’homme ancien. « Plus la société se différencie du passé, meilleure elle serait ». Les dissidents du communisme luttent bien plus pour trouver une définition réelle de l’homme en soi que pour retrouver leur liberté. Il s’attache aux traces du passé qui gardent des notions de ce qu’est l’homme. « Le dissident cherche à sauver une vérité de l’homme… » Ces traces sont « ce qui reste de la réalité là où l’on tente de la défaire, parvenant seulement à vivre dans l’irréel : « la réalité est un animal blessé qui se traîne en cherchant un lieu pour se cacher et qui laisse derrière soi les traces de sang. » (Delsol citant Vaclav Belohradsky, « sur le sujet dissident , le Messager européen, n°4, 1990, p23-46) Ces traces sont ce qui reste de la vérité sur l’homme tel que si l’on considère la vérité comme une correspondance avec la réalité présente et pas une réalité future.
Cette libération du passé et donc de ces traces ne passe plus par la terreur mais par l’ironie, ce qui est une autre manière d’exclure. Cette volonté de dégager l’homme de toute réalité passe bien sur par le rejet de tout ce qui fait la réalité culturelle de l’homme occidental, toutes les religions, toutes les croyances. Or, les interrogations religieuses ne peuvent être bradées. Pourquoi ? « Priver l’humanité d’une dimension de l’existence, qu’il s’agisse de la religion, de la morale ou de l’esthétique, correspond à un rapt d’être, à un crime philosophique s’il n’est plus politique. » Détruire ces traces du passé, c’est mettre en cause l’existence même de l’homme. Il vaut répondre même imparfaitement à toutes les questions que de refuser d’y répondre. La défense de ces traces ne signifie pas que le passé est meilleur que ce qui vient. Non. Simplement il s’agit d’une contestation non pas du Progrès mais de l’idéologie du Progrès qui base tout sur le fait de faire « table rase » du passé. Ces traces sont bien plus que de simples traces, elles sont ce qui reste du socle anthropologique de l’homme.(Qu’est ce que l’homme ? Quelles sont les références culturelles de l’homme occidental qui permettent de définir son identité propre ?) Le refus de la finitude humaine, de toute anthropologie humaine et culturelle et le vertige de l’auto-création « peuvent aller jusqu’à nier la condition sexuée et, partant, la nécessaire harmonie des deux genres, homme et femme. » Il nous faut nous tourner vers le dissident pour trouver cette définition.
L’homme est cet être qui prend conscience qu’il est de passage sur terre, à la différence des animaux qui ne font qu’y vivre sans conscience de rien.
La communauté politique s’organise en fonction de cette insuffisance de l’homme. Si l’homme récuse sa finitude, il récuse alors le monde culturel, son appartenance à une cité, à une communauté et il devient un barbare. « L’enfant ressent bien son existence comme une tragédie, ce qui est le signe de son humanité, mais il ne trouve plus autour de lui de réponses à ses inquiétudes. Ignorant ce que l’on peut dire de la tragédie humaine et comment on peut l’apprivoiser, il la subit de plein fouet, et répond par la violence au silence d’une société qui craint de lui « imposer » des réponses particulières, donc toujours discutables. » Il nous faut intégrer au monde l’enfant, utiliser nos déterminismes. « Il lui faut un monde où même les erreurs ont un sens. « L’homme naît deux fois. Pour lui, il n’y a pas de jour sans matin, c’est à dire, sans une jeunesse forgée sur l’enclume de la culture… l’envers de la culture n’est pas la nature (cf. Rousseau) mais la barbarie. »
« Les totalitarismes ont rendu l’humanité barbare en la privant de son monde culturel. » Selon les utopies du XXe siècle, l’homme aurait été la proie de groupes malveillants cherchant la domination : « ainsi les capitalistes seraient-ils responsables de la nécessité économique, et les bourgeois responsables de la nécessité politique… pour les défenseurs de la cause gay, ce sont les systèmes de domination et d’oppression émanés de l’ordre social, qui persuadent faussement que la norme hétérosexuelle serait liée à la nature. » En fait, chaque monde culturel porte en lui une velléité de domination. Chaque autorité nécessaire peut devenir oppressive. L’homme est miné de l’intérieur par un mal incurable : soit il se révolte contre ce mal, soit il décide de l’apprivoiser. Les utopies cherchent à faire peser sur un groupe ce mal, sans qu’il touche tous les hommes.
L’homme doit donc décider coûte que coûte d’être quelque chose, par ses actes, en assumant un monde culturel, même imparfait, et qui le prive d’une liberté totale. Il accepter de faire partie d’un contexte.
Aujourd’hui, la modernité tardive récuse comme les totalitarismes le monde culturel. Certes, les mondes culturels proposés depuis toujours ne répondent qu’imparfaitement aux réponses sur l’identité de l’homme. Mais mieux vaut une réponse imparfaite que rien du tout.
A notre époque, il y a un retour en arrière civilisationnel : on constate, par exemple, un retour à des sociétés matriarcales : « Le mariage n’apparaît plus comme le seul mode de vie sexuelle institutionnalisé possible. Sans mariage, une société peut parfaitement fonctionner aussi bien que les autres » (cf. « une société sans père ni mari », par Cai Hua) Si le mariage par groupe ou la polygamie ont existé ou existent par ailleurs, cela signifie que le modèle européen est relatif et peut-être changé. Ce modèle ne serait pas constitutif d’une « nature humaine ». Question : souhaitons-nous opérer ce type de rupture dans notre société ? En fait, ce type de rupture est un retour en arrière culturel : « l’ensemble de cette évolution constitue plutôt un retour à des formes anciennes d’avant l’apparition du modèle patrilinéaire et patriarcal, de même que la collectivisation communiste opérait une révolution vers des formes économiques et sociales primitives bien connues, avant ou ailleurs (qu’on songe à la société inca). »
Il s’agit d’une vraie régression à une période ou l’autonomie personnelle et la liberté individuelle n’existait pas encore. En France, l’évolution vers le matriarcat concerne non seulement la famille mais l’Etat : « La république française, dont certains aspects rappellent le soviétisme – voir l’Education Nationale-, infantilise ses sujets avec douceur. » Tout ce qui concerne l’Etat-Providence ressemble à un Etat Matriarcal.
Il y a un vrai choix à faire entre une démocratie qui privilégie l’individu avec l’Etat Providence ou celle qui sauve la figure de la personne au travers d’une économie plus libérale qui intègre la responsabilité du sujet. Si l’on refuse de subir les lois, de se poser des limites, la réalité elle-même se chargera d’imposer sa loi. Il nous faut choisir : soit l’imposition de l’Etat, soit celle de la famille, pour parvenir à une vraie autonomie.
On a voulu donc supprimer le sujet-personne puisque supprimer ses contradictions, ses limites, était impossible . N’arrivant pas à se recréer après s’être renié (Rousseau : être pur, la culture est aliénante), le sujet-personne se nie même comme sujet. En fait, l’homme moderne n’a pas compris que la liberté n’excluait pas la contingence et la finitude et un monde culturel.
Cette opinion dominante, s’amplifie, s’auto-alimente de ses pseudos-certitudes et devient un fanatisme. Les Lumières n’ont fait que remplacer la pensée imposée par une autre. Or la Vérité morale est toujours un champs de réflexion et de débat. Donc, le sujet moderne n’est pas encore né car encore soumis, sans débat possible à l’Opinion.Le lavage de cerveau communiste avait pour but de priver l’homme de toute capacité de réflexion ; les mass-média aujourd’hui, opèrent ce même lavage de cerveau .« Pour l’instant, la libération par rapport aux dogmes anciens n’a pas engendré l’indépendance d’esprit. » Le nouveau sujet autonome n’est pas encore né. CF. Thomas Mann, « La Montagne magique » : ces gens qui abdiquent face à une vraie recherche sont appelés : « les nouveaux Huns » .
CF. Ionesco, les personnages de la Cantatrice chauve qui sont privés de vie intérieure. « Ils ne savent plus être, ils peuvent devenir n’importe qui, n’importe quoi, car n’étant pas, ils ne sont que les autres, le monde de l’impersonnel, ils sont interchangeables. » Ionesco est un inquiet de la modernité tardive. Les totalitarismes ont déstructuré les personnalités. Mais les sociétés contemporaines aussi grâce à la pression dominante de l’opinion et surtout grâce au manque de conscience critique ou de liberté d’esprit. Une vraie liberté d’esprit entraîne la marginalisation de celui qui la possède et l’utilise, marginalisation par rapport au groupe social.
D’où vient cet individu malléable, sans esprit, soumis à l’Opinion ? Depuis le XVIIè siècle, la modernité s’est employé à éradiquer les certitudes avec les philosophies des Lumières et les philosophies du soupçon. Ce qui a donné un individu nostalgique de ces mêmes certitudes perdues, au XIXè siècle, et prêt donc à adhérer aux certitudes totalitaires. Puis, effrayé du résultat de ces totalitarismes, l’individu ne veut plus apporter de réponses sans réaliser que c’est « le vide de la pensée personnelle et non la certitude structurée, qui engendre la déshumanisation ».
Si le sujet ne se respecte pas lui-même, il perdra tout, jusqu’à sa dignité personnelle. Il ne faut pas désinstituer mais instituer dans l’humilité. Assumer la contingence, assumer que toute vérité ne peut être que partielle.
Comment s’attacher à des vérités, des certitudes sans tomber dans le fanatisme ? Observons comment les dissidents de l’Europe du Centre-Est, se sont tirés du communisme.
Il ne s’agit pas d’opposer deux certitudes, la communiste et une autre certitude tirée, par exemple, d’une religion. Non, le sujet dissident évoque un sujet en attente. Ce sujet en attente va reconnaître une vérité extérieure à lui, des vérités fondatrices mais il refuse de s’identifier complètement à elles. Ce sujet en attente est une « sujet inquiet » Pourtant, il lui faut s’engager, « répondre de l’inachevé ». La découverte d’un sens le laisse en fait sans repos, car aucune vérité ne lui est entièrement livrée. Le sujet n’est pas doté de sens mais doué de sens (c’est à dire capable de sens). Ce n’est pas la vérité qui opprime. Deux attitudes à observer et éviter :
Il nous faut donc assumer ces certitudes inachevées.
Les religions, qui sont des formes de certitudes peuvent-elles jouer un rôle dans cette lutte contre le fanatisme ? Ne sont-elles pas une forme évidente de fanatisme ? Non, en fait, pas de risque de fanatisme parce que la croyance dans une transcendance garantit le liberté de l’individu. Une vraie transcendance ne peut se définir en termes objectifs, finis, humains, elle dépasse le fini, « elle permet du même coup à cet individu de trouver en lui-même de quoi remettre en question toutes les limitations, toutes les oppressions qu’il peut avoir à subir ». (J. P. Vernant, « Entre mythe et politique »). Le sujet devient authentique dans le souci de la vérité. « le sujet authentique n’est ni fanatique, ni nihiliste, mais témoin ».
Nous sommes sous influence de Kant, et de sa morale de l’intention. En effet, en ce qui concerne la question du communisme dans notre pays, peu importe finalement si la finalité était bonne ou pure, les intentions l’étaient, elles, bonnes et pures, alors ces dernières absolvent les crimes commis. Nous sommes aujourd’hui dans le sauvetage des intentions. Par exemple, le communisme sera excusable malgré ses crimes car il avait de bonnes intentions, le capitalisme demeure inexcusable car son intention première, le profit est mauvaise. Pourtant, les résultats du capitalisme sont positifs. Problème : les intentions ne forment pas un projet, ne créent pas quelque chose. On reste dans l’intention qui peut être parfaite mais on ne passe pas à l’acte qui est nécessairement imparfait.
Le sujet reste inauthentique dans cette morale de l’intention car son être ne s’engage pas. Le monde de l’intention est un non-monde. « Seul l’acte engage l’être et façonne le sujet. » Le sujet authentique doit témoigner du questionnement sur la vérité par ses actes. Il est témoin de cette quête de la vérité inachevée. La morale n’est pas une science mais une pratique. « Le témoin est celui dont la vie et la pensée ne sont pas séparables ».
Le sujet des sociétés holistes n’est pas accompli totalement car ses actes moraux ne dépendent pas entièrement d’un choix personnel délibéré. D’autre part, le sujet des sociétés modernes n’est pas non plus entièrement authentique car son bonheur dépend trop de l’Etat-providence. Le sujet ne vient à l’existence que sous le mode de la promesse et se réalise par ses actes. L’individu auto-suffisant vit dans l’instant présent, dans la répétition. Il vit dans l’ennui, « statut ontologique d’une humanité » (Patocka, « Essais hérétiques »). Cet ennui ou angoisse provoqué par une déception permanente de ce présent, nécessite une pilule contre l’angoisse : le « soma » dans Aldous Huxley, la pilule du présent. Le sujet authentique, lui, assume l’inconfort de sa finitude. Il ne la rejette pas. Il est dans « l’élan vers », dans l’anxiété ou dans l’espoir. Les valeurs éthiques se concrétisent dans les actes. Sinon, elles demeurent virtuelles. Elles existent dans les actes posés. Ainsi, le bonheur vient de nous, de nos actes, pas de l’extérieur.
La caractéristique du relativisme européen : un individu sans croyances laissera les autres exister à sa guise, sans rien leur imposer. Ce relativisme culturel engendre une autre forme de fanatisme : le fanatisme de la particularité. Auparavant, en Europe, les guerres trouvaient leur justification dans des valeurs, des certitudes universelles. La récusation de ces vérités universelles ne nous garantit pas la paix. Les conflits nationalistes et identitaires ont pris le relais. Il n’y pas que le problème de doctrines il y a le problème de la volonté de puissance. Les certitudes universelles ont été détruites au XXè siècle. Dès lors, on ne se bat plus pour des modèles universels mais pour des modalités d’existence. Les vérités universelles ne servent qu’à renforcer des individus dans leur particularité, ce sont des vérités d’être.
Que faire de ces certitudes qui ne sont plus transmissibles car non-universelles ? Il faut distinguer deux niveaux dans la croyance : je crois en ceci ou cela mais cette croyance n’est pas forcément la même que mon voisin. On dépouille ainsi l’universalité de la vérité. Ou bien, la croyance désigne une certitude universelle mais on ne peut l’exprimer ouvertement et donc sa transmission passera par le témoignage concret des personnes et pas par le discours. On pourrait penser que si chaque groupe assume ses idées et son identité, la tolérance entre les groupes est possible et donc les tensions et guerres pourraient disparaître. Or, il n’en est rien : « Dans la société de la modernité tardive, on ne s’invective plus au nom des idéologies, mais au nom des identités. » Ainsi la valorisation des particularismes ne rassemble pas, elle développe l’individualisme. Les groupes d’individus ne sont pas des personnes différentes et complémentaires qui s’unifient en vue du bien commun ; en fait, ce sont des individus qui se recherchent dans ce qu’ils ont de commun, souvent une caractéristique historique (être latino, femme ou homosexuel).
Il faut donc distinguer : la personne qui est une singularité en tant que telle et l’individu qui possède une caractéristique qui le résume dans son entier. Il y a réduction de ce qu’est l’homme à une simple caractéristique. Entre tous ces collectifs, le dialogue n’est pas possible car cela nécessiterait des valeurs communes, une vérité commune minimale. Chacune met en place des « lois privées », ce qui existait dans les cités grecques du temps de Solon. Ce dernier, pour lutter justement contre les tyrannies de certains clans plus puissants que d’autres va instaurer « la loi », qui est « un lien par lequel un amas de clans s’érige en société ». La loi devient leur « maître ». Cette loi évite de repasser par le joug des « particuliers ». Actuellement nous refaisons à l’inverse ce chemin de Solon en revenant aux lois privées qui régissent chaque groupe. La loi repose nécessairement sur un contenu commun, universel, une vision qui dépasse les particularismes. « Les valeurs communes concrétisent l’existence d’un monde commun aux parties qui se haïssent … Elles sont comme un langage, un lien qui permet de faire société ».
Puisque les certitudes universelles, les valeurs communes ont été sources de guerre, les sociétés démocratiques privilégient ou plutôt se réfugient dans « quelques certitudes prosaïques et évidentes par elles-mêmes, que nul ne peut contester. » : celles du bien-être et de la santé. Cette croyance dans le corps peut aller jusqu’à sacrifier sa vie (euthanasie) pour le bien-être physique. La finalité économique devient première alors.
Celui qui va récuser ce règne de l’économisme va vouloir récuser ces erreurs de la modernité tardive. Mais la récusation peut-être biaisée : en effet, on ne critique pas la matière, le monopole de l’argent qui règne au détriment de l’esprit, des valeurs universelles mais on critique les « inégalités » de traitement dans ce règne de la matière ! Nous cherchons qu’une solution au problème de l’inégalité.
La solidarité n’est comprise que comme un partage des richesses. Et tout est expliqué à l’aune de cette vision économique : le crime est du à la pauvreté (et non à un manque d’éducation). Il faut, pour assouvir cette passion égalitaire, instaurer un partage technique et anonyme, que l’Etat-Providence assume. Mais alors, « l’égalité est respectée mais la relation rompue ». Il n’y a donc plus de monde commun dans cette façon de procéder, plus de liens entre les hommes, simplement une forme d’inhumanité. L’éclatement du monde est souvent du à ce que l’on appelle le « régionalisme économiciste ». ( ex. : la Flandre qui ne veut plus soutenir la Wallonie, en Belgique).
Pour sortir de cette religion de l’économie et du matérialisme, il nous faut retrouver une vraie relation humaine. Or, « toute relation humaine commence par un déficit qui accepte d’être comblé. Et il ne s’agit pas là de réparer une fois pour toutes une situation anormale ou injuste, rétablissement visant la suffisance considérée comme l’état normal. La condition première d’une société est la ratification d’une insuffisance constitutive (…) Considérer toute inégalité comme une injustice, c’est tenir pour rien l’autonomie du sujet qui se réalise à travers ses actes. »
Cette critique biaisée de l’économie de marché trahit donc la volonté de sortir de cette passion de l’autosuffisance, du matérialisme. On s’y prend mal en critiquant l’inégalité, mais on critique quand même. Dans l’Est européen, on a remplacé cette ferveur des idéologies totalitaires qui promettaient un bonheur sur terre, par la ferveur du « tout –économie ». Or, il nous faut radicalement changer d’optique, il nous faut comprendre la recherche d’autres biens que ceux de l’économie, du matériel.
En fait, il nous faut revenir à l’idée centrale que l’homme ne peut jamais être comblé totalement sur cette terre. « Nous sommes des hôtes sur la terre et n’y trouverons jamais nos pénates. » La seule façon de retrouver un monde commun, des relations humaines est d’avoir des valeurs autres que le partage du matériel. Si l’on accepte l’idée que c’est justement le manque qui fonde notre existence, alors nous pourrons prétendre à l’espoir, à la croyance. « Si l’homme ne veut pas seulement compter, il faut qu’il croie. » Un état de déficience qui caractérise l’homme, permet de fonder la société sur de bonnes bases. Il nous faut apprendre à mieux habiter nos paradoxes. C’est l’attitude de la « ferveur » qui « suppose la définition d’un projet par nature inachevable » qui peut fonder l’économie. La démarche de possession s’inscrit dans l’espace, la démarche de ferveur dans le temps.
« Le matérialisme visible dans le monopole de l’économie comme dans la critique de ce monopole traduit une redéfinition de ce qui vaut vraiment. Cette redéfinition propre à la modernité tardive répond au refus des certitudes universelles – religions, idéologies – qui charrient la violence et le malheur. Le discours de la certitude, marqué par l’universel, aboutissait.. à une affirmation du type : que tout périsse pourvu qu’il nous reste l’égalité réelle. »
Il faut donc protéger les hommes contre ces croyances qui engendrent le fanatisme. Ne demeure qu’une seule certitude, celle de la valeur de l’homme. :« La primauté de l’homme particulier sur n’importe quel universel représente l’idée maîtresse de la modernité tardive : que tout périsse pourvu qu’il nous reste l’homme » Autrefois, on sacrifiait les hommes pour nombre de valeurs dites supérieures. Aujourd’hui, l’enjeu vital, c’est l’homme. On refuse de sacrifier les hommes pour une question de territoire ou de puissance. « La guerre elle-même requiert « zéro mort ». « Et cependant… que reste-t-il de l’homme si nous lui retirons son territoire, sa culture, sa religion, ses idéaux de liberté et de justice, et même ses rêves d’utopie et de gloire ? Il lui reste la vie biologique : « plutôt rouge que mort ». Pour se protéger de toute inhumanité, elle engendre un humain rétréci. Et privé de monde. « Si nous parvenons à convaincre nos contemporains que seule a valeur la satisfaction des besoins primaires [comme les animaux qui ne tuent que pour manger, entend-on dire couramment], il est évident que nous ne nous battrons plus que pour la nourriture. »
Que reste-t-il alors de l’homme ?
« La nouvelle certitude universelle à laquelle se remet la modernité tardive est donc le respect des droits de l’homme, ce dernier entendu comme un corps biologique désireux de bien-être, mais dénué d’idéaux et de certitudes spirituelles. » Cet universel se montre capable d’un fanatisme analogue à ceux qui l’ont précédé.
Cas de la Serbie en 1999 :
« L’erreur des Occidentaux au Kosovo a été de vouloir réaliser les droits de l’homme, par une action d’éclat. Or, nous ne le pouvons pas. L’universel est pour nous un sens, une voie ouverte vers un Bien auquel nous ne pouvons pas identifier nos actes. »
« On ne voit pas cependant comment la destruction des idoles pourrait s’accomplir sans une ouverture spirituelle. C’est la suppression des référents spirituels qui avait conféré aux expressions temporelles un abusif statut d’absolu. Leur retour permettrait seul une suppression des idoles : on n’échappe à l’idolâtrie que par la transcendance. La philosophie des droits de l’homme n’est pas une religion. Mais elle énonce la transcendance de l’homme face à la nature (qui sommes-nous comme otages de ce Bien inattrapable et indescriptible ?), posant ainsi sa dignité intrinsèque. »
Les décisions d’un seul tribunal populaire sur terre ne rendrait de compte à personne puisqu’il représenterait l’instance dernière, avant le jugement divin. « Dès que la justice se prend pour la Justice, elle devient justice de classe ou de clan. Car l’universel est trop grand pour nous. »
« Que pouvons-nous faire d’autre ? dira-t-on. Témoigner. Sur notre propre territoire, juger les crimes contre l’humanité avec sérénité. » « Apprendre par ailleurs à pardonner »
« Seul le sujet personnel peut se repentir et se convertir. Lorsque j’ai honte, c’est moi qui ai honte : ainsi s’avère le sujet. »
« Pour l'antiquité comme pour la pensée judaïque et chrétienne, tous les humains sans exception participent du bien et du mal. » Or, « La modernité inaugure une nouvelle interprétation de la question du mal, et prétend lui trouver une solution historique. »
« Le manichéisme est artisan de la réduction. Pour catégoriser, il faut abstraire : le coupable est ici réduit à son acte, privé de sa situation, assimilé à son crime qui l'identifie entièrement . La complexité de l'acte humain est nié.(…) Il n'existe en ce monde ni anges ni démons, aucun homme n'exprime la quintessence du Mal ni la quintessence du Bien... Les essences nous échappent. Nous demeurons mystérieusement mêlés, et toujours plus complexes que la catégorie dans laquelle nous nous glissons. L'idée même de personne traduit cette complexité infinie : puits sans fond, épaisseur toujours indévoilable, nul ne peut la réduire à son acte ni son caractère, pas plus qu'à son appartenance. C'est pourquoi on donna à Eichmann un avocat. Si Ceaucescu fut exécuté sans avocat, c'est que ses juges appartenaient au même système totalitaire que lui. »
« En réalité, nous appartenons tous à la même espèce, capable de mal. Ce qui, loin d'innocenter les criminels, les réinstaure au contraire comme sujets responsables, car le mal ne provient en eux d'une nature distincte de la nôtre, mais d'un relâchement qui les engage dans la voie de la séparation et de la haine. C'est au contraire la satanisation des criminels qui les innocente, car elle les déresponsabilise en leur ôtant leur liberté de sujet. » Le Mal ne trouve pas sa source dans un groupe déterminé, il émane de l’humanité. « Tout homme est pour ainsi dire par nature, ou par héritage, acteur du Mal, mais qu’aucun d’eux n’en est l’auteur. Ce qui suppose deux prémisses : l’homme se trouve à sa naissance conditionné au Mal comme au Bien, et ne peut prétendre à une totale souveraineté sur lui-même, il peut s’approcher de la perfection au prix d’efforts immenses mais sans jamais l’atteindre ; l’auteur du Mal ne se trouve pas parmi nous, car le Mal ne commence pas, il est, et donc ne finit pas non plus. »
Sortir du manichéisme : « Pour reconstituer un monde, ne serait-ce que par rejet des anti-mondes légués par le XXe siècle, il faudra donc renoncer à personnifier le Mal. »
« Un lien troublant et peut-être pathétique unit, chez le sujet personne, la profondeur insondable du soi et sa survie en tant que soi dans l’au-delà de la mort. Bien peu d’entre nous croient encore à l’éternité personnelle. » Or, « la croyance en la survie d’une âme absolument singulière sous-tend la croyance en la singularité de chaque être… Chaque être est digne parce qu’il est unique. »
Et pourtant : « L’homme est toujours plus qu’il ne peut montrer, et paradoxalement c’est bien son obscurité qui le dévoile. Son secret le définit, et sa nature est d’être indéfinissable. » Avec l’impudeur contemporaine, le secret finit par disparaître, et avec lui l’identité.
La récusation du Dieu personne biblique, sa « mort » suscite la dépersonnalisation du sujet : « soit que les nouvelles croyances étouffent le sujet – les idéologies totalitaires – soit qu’elles le diluent – le relativisme présent. » D’ou le panthéisme : « le panthéisme, lié à la réincarnation ou à la simple dissolution dans les éléments, abolit la personne en la fondant dans le tout et garantit l’immortalité impersonnelle : je survis à la mort, mais privé de moi-même. » (Exemple je deviens un dauphin, dans Le Grand Bleu, de Besson) Or, « Les religions de la transcendance sauvaient la personne singulière en lui offrant après la mort une vie éternelle en tant que personne. »