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Friedrich Hayek | |
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| Recension de La route de la servitude |
| Fiche de lecture sur La route de la servitude |
La Route de la servitude, version animée d'une BD intialement parue dans le magazine Look.
Les évènements contemporains ne sont pas de l'histoire. Nous ne savons pas quels effets ils produiront. Avec un certain recul, il nous est possible d'apprécier le sens des évènements passés et de retracer les conséquences qu'ils ont produites. Mais l'histoire, au moment où elle se déroule, n'est pas encore de l'histoire pour nous. Elle nous mène à une terre inconnue et nous ne pouvons que rarement avoir une échappée sur ce qui nous attend. Il en serait tout autrement s'il nous était donné de revivre les mêmes évènements en sachant tout ce que nous avons vu auparavant. Les choses nous paraîtraient bien différentes. Et des changements que nous remarquons à peine nous sembleraient très importants et souvent très inquiétants. Il est sans doute heureux que l'homme ne puisse faire une telle expérience et ne connaisse aucune loi qui s'impose à l'histoire.
Cependant, quoique l'histoire ne se répète jamais tout à fait et précisément parce qu'aucun développement n'est inévitable, nous pouvons jusqu'à un certain point apprendre du passé comment on évite d'y retomber. On n'a pas besoin d'être un prophète pour se rendre compte qu'un danger vous menace. Une combinaison accidentelle d'expérience et d'intérêt permet souvent à un homme de voir les choses comme peu de gens les voient.
Les pages qui suivent, sont le résultat d'une expérience ressemblant d'aussi près que possible à celle qui consisterait à vivre deux fois la même période, ou à assister deux fois à une évolution d'idées presque identiques. C'est une expérience qu'on ne peut guère faire qu'en changeant de pays, qu'en vivant longtemps dans des pays différents. Les influences auxquelles obéit le mouvement des idées dans la plupart des pays civilisés sont presque les mêmes, mais elles ne s'exercent pas nécessairement en même temps ni sur le même rythme. On peut ainsi, en quittant un pays pour un autre, assister deux fois à des phases analogues de l'évolution intellectuelle. Les sens deviennent alors particulièrement aiguisés. Lorsqu'on entend exprimer des opinions ou recommander des mesures qu'on a déjà connues vingt ou vingt-cinq ans auparavant, elles en deviennent symptomatiques d'une même tendance.[e 3] [10] Elles suggèrent que les choses, sinon nécessairement, du moins probablement vont se passer de la même façon.
Il est nécessaire à présent d'exposer la désagréable vérité : à savoir que nous sommes en danger de connaître le destin qu'a connu l'Allemagne[e 4]. Le danger n'est pas immédiat, certes, et la situation en Angleterre et aux Etats-Unis d'Amérique ressemblent si peu à celle que l'on a vue en Allemagne ces dernières années qu'il est difficile de croire que nous allions dans la même direction. Mais, pour longue que soit la route, elle est de celles où l'on ne peut plus rebrousser chemin une fois qu'on est allé trop loin. Si à long terme nous sommes les créateurs de notre propre destin, à court terme nous sommes prisonniers des idées que nous avons créées.[e 5] Nous ne pourrons éviter le danger qu'à condition de le reconnaître à temps.
Ce n'est pas à l'Allemagne de Hitler, à l'Allemagne de la guerre actuelle que notre pays ressemble. Mais les gens qui étudient les courants d'idées ne peuvent guère manquer de constater qu'il y a plus qu'une ressemblance superficielle entre les tendances de l'Allemagne au cours de la guerre précédente et après elle, et les courants d'idées qui règnent aujourd'hui dans notre pays. En Angleterre aujourd'hui, tout comme en Allemagne naguère, on est résolu à conserver à des fins productives l'organisation élaborée en vue de la défense nationale. On a le même mépris pour le libéralisme du XIXe siècle, le même « réalisme », voire le même cynisme, et l'on accepte avec le même fatalisme les « tendances inéluctables ». Nos réformateurs les plus tonitruants tiennent beaucoup à ce que nous apprenions les « leçons de cette guerre ». Mais neuf fois sur dix ces leçons sont précisément celles que les Allemands ont tirées de la précédente guerre et qui ont beaucoup contribué à créer le système nazi. Au cours de cet ouvrage, nous aurons l'occasion de montrer que sur un grand nombre d'autres points, nous paraissons suivre l'exemple de l'Allemagne à quinze ou vingt ans d'intervalle. Les gens n'aiment guère qu'on leur rafraîchisse la mémoire, mais il n'y a pas tant d'années que la politique socialiste de l'Allemagne était donnée en exemple par les progressistes. Plus récemment, ce fut la Suède qui leur servit de modèle. Tous ceux qui n'ont pas la mémoire trop courte savent combien profondément, pendant au moins une génération avant la guerre, la pensée et les méthodes allemandes ont influencé les idéaux et la politique de l'Angleterre.
J'ai passé la moitié environ de ma vie d'adulte dans mon pays natal, l'Autriche, en contact étroit avec la vie intellectuelle allemande, et l'autre moitié aux Etats-Unis et en Angleterre. Voilà douze ans que je suis fixé en Angleterre, et au cours de cette période j'ai acquis la conviction de plus en plus profonde que certaines des forces qui ont détruit la liberté en Allemagne sont en train de se manifester ici aussi, et que le caractère et l'origine de ce danger sont, si faire se peut, encore moins bien compris ici qu'ils l'ont été en Allemagne.
Suprême tragédie qu'on ne comprend pas encore : en Allemagne, ce sont des hommes de bonne volonté, des hommes qu'on admire et qu'on se propose pour exemple en Angleterre, qui ont préparé sinon créé le régime qu'ils détestent aujourd'hui. Nous pouvons éviter de subir le [11] même sort. Mais il faut que nous soyons prêts à faire face au danger et à renoncer à nos espérances et à nos ambitions les plus chères s'il est prouvé qu'elles recèlent la source du danger. Nous ne paraissons guère encore avoir assez de courage intellectuel pour nous avouer à nous-mêmes que nous nous sommes trompés. Peu de gens sont prêts à reconnaître que l'ascension du fascisme et du nazisme a été non pas une réaction contre les tendances socialistes de la période antérieure, mais un résultat inévitable de ces tendances. C'est une chose que la plupart des gens ont refusé de voir, même au moment où l'on s'est rendu compte de la ressemblance qu'offraient certains traits négatifs des régimes intérieurs de la Russie communiste et de l'Allemagne nazie. Le résultat en est que bien des gens qui se considèrent très au-dessus des aberrations du nazisme et qui en haïssent très sincèrement toutes les manifestations, travaillent en même temps pour des idéaux dont la réalisation mènerait tout droit à cette tyrannie abhorrée.
A comparer les évolutions de plusieurs pays, on risque naturellement de se tromper. Mais mon raisonnement n'est pas appuyé seulement sur des comparaisons. Je ne prétends pas non plus que les évolutions en question soient inéluctables. Si elles l'étaient, ce livre ne servirait à rien. Je pense qu'elles peuvent être évitées si les gens se rendent compte à temps de l'endroit où les mèneraient leurs efforts. Jusqu'à une époque très récente, il semblait inutile d'essayer même de faire comprendre le danger. Mais le temps paraît aujourd'hui plus propice à une discussion complète de l'ensemble de la question. D'une part le problème est mieux connu, de l'autre il y a des raisons particulières qui exigent aujourd'hui que nous le posions crûment.
On dira peut-être que ce n'est pas le moment de soulever une question qui fait l'objet d'une controverse passionnée. Mais le socialisme dont nous parlons n'est pas affaire de parti et les questions que nous discutons n'ont que peu de choses en commun avec celles qui font l'objet des conflits entre partis politiques. Certains groupes demandent plus de socialisme que d'autres, certains le veulent dans l'intérêt de tel groupe particulier, d'autres dans celui de tel autre groupe. Mais tout cela n'affecte guère notre débat. Ce qu'il y a d'important c'est que, si nous considérons les gens dont l'opinion exerce une influence sur la marche des évènements, nous constatons qu'ils sont tous plus ou moins socialistes. Il n'est même plus à la mode de dire : « Aujourd'hui tout le monde est socialistes »[e 6], parce que c'est devenu trop banal. Presque tout le monde est persuadé que nous devons continuer à avancer vers le socialisme, et la plupart des gens se contentent d'essayer de détourner le mouvement dans l'intérêt d'une classe ou d'un groupe particuliers.
Si nous marchons dans cette direction, c'est parce que presque tout le monde le veut. Il n'y a pas de faits objectifs qui rendent ce mouvement inévitable. Nous aurons à parler plus tard de l'inéluctabilité du « planisme », mais la question essentielle est celle de savoir où ce mouvement nous mènera. Si les gens qui lui donnent aujourd'hui un élan irrésistible commençaient à voir ce que quelques-uns ne font encore [12] qu'entrevoir, ils reculeraient d'horreur et abandonneraient la voie sur laquelle se sont engagés depuis un siècle tant d'hommes de bonne volonté. Où nous mèneront ces croyances si répandues dans notre génération ? C'est un problème qui se pose, non pas à un parti, mais à chacun de nous, un problème de l'importance la plus décisive. Nous nous efforçons de créer un avenir conforme à un idéal élevé et nous arrivons au résultat exactement opposé à celui que nous recherchions. Peut-on imaginer plus grande tragédie ?
Il y a aujourd'hui une raison encore plus pressante pour que nous essayions sérieusement de comprendre les forces qui ont créé le national-socialisme ; c'est que cela nous permettra de comprendre notre ennemi et l'enjeu de notre lutte. Il est certain qu'on ne connaît pas encore très bien les idéaux positifs pour lesquels nous nous battons. Nous savons que nous nous battons pour être libres de conformer notre vie à nos idées. C'est beaucoup mais cela ne suffit pas. Cela ne suffit pas à nous donner les fermes croyances dont nous avons besoin pour résister à un ennemi dont une des armes principales est la propagande, sous ses formes non seulement les plus tapageuses, mais encore les plus subtiles. Cela suffit encore moins pour lutter contre cette propagande dans les pays que l'ennemi domine et dans les autres, où l'effet de cette propagande ne disparaîtra pas avec la défaite de l'Axe. Cela ne suffit pas si nous voulons montrer aux autres que la cause pour laquelle nous combattons mérite leur appui. Cela ne suffit pas à nous guider dans l'édification d'une nouvelle Europe immunisée contre les dangers auxquels l'ancienne a succombé.
Une constatation lamentable s'impose : dans leur politique à l'égard des dictateurs avant la guerre, dans leurs tentatives de propagande et dans la discussion de leurs buts de guerre, les Anglais ont manifesté une indécision et une incertitude qui ne peuvent s'expliquer que par la confusion régnant dans leurs esprits tant au sujet de leur propre idéal qu'au sujet des différences qui les séparent de leurs ennemis. Nous avons refusé de croire que l'ennemi partageait sincèrement certaines de nos convictions. Nous avons cru à la sincérité de certaines de ses déclarations. Et dans les deux cas nous avons été induits en erreur. Les partis de gauche aussi bien que ceux de droite se sont trompés en croyant que le national-socialisme était au service du capitalisme et qu'il était opposé à toute forme de socialisme. N'avons-nous pas vu les gens les plus inattendus nous proposer en exemple telles ou telles institutions hitlériennes, sans se rendre compte qu'elles sont inséparables du régime et incompatibles avec la liberté que nous espérons conserver ? Nous avons fait, avant et depuis la guerre, un nombre saisissant de fautes, uniquement pour n'avoir pas compris notre adversaire. On dirait que nous refusons de comprendre l'évolution qui a mené au totalitarisme, comme si cette compréhension devait anéantir certaines de nos illusions les plus chères.
Nous ne réussirons jamais dans notre politique avec les Allemands tant que nous ne comprendrons pas le caractère et le développement des idées qui les gouvernent aujourd'hui. La théorie suivant laquelle [13] les Allemands seraient atteints d'un vice congénital n'est guère soutenable et ne fait pas honneur à ceux qui la professent. Elle déshonore les innombrables Anglais qui, au cours des derniers siècles, ont allègrement adopté ce qu'il y avait de meilleur, et aussi le reste, dans la pensée allemande. Elle néglige le fait qu'il y a quatre-vingts ans John Stuart Mill s'est inspiré, pour son essai Sur la Liberté, avant tout de deux Allemands, Goethe et Guillaume de Humboldt[1]. Elle oublie que deux des précurseurs intellectuels les plus importants du nazisme, Thomas Carlyle et Chamberlain, étaient l'un Ecossais et l'autre Anglais.
Sous sa forme la plus vulgaire, cette théorie déshonore ceux qui, en l'adoptant, adoptent en même temps le racisme allemand. Il ne s'agit pas de savoir pourquoi les Allemands sont méchants. Ils n'ont probablement pas plus de méchanceté congénitale qu'aucun autre peuple. Il s'agit de déterminer les circonstances qui, au cours des dernières soixante-dix années, ont permis la croissance progressive et enfin la victoire d'une certaine catégorie d'idées, et de savoir pourquoi cette victoire a fini par donner le pouvoir aux plus méchants d'entre eux. Haïr tout ce qui est allemand, et non pas les idées qui dominent aujourd'hui l'Allemagne, est de plus très dangereux. Cette attitude masque aux yeux de ceux qui la prennent une menace très véritable. Elle n'est bien souvent qu'une manière d'évasion à laquelle recourent ceux qui ne veulent pas reconnaître des tendances qui n'existent pas seulement en Allemagne, et qui hésitent à réexaminer, et au besoin à rejeter, des croyances que nous avons prises chez les Allemands et qui nous abusent tout autant qu'elles abusent les Allemands eux-mêmes. Double danger : car en prétendant que seule la méchanceté allemande est cause du régime nazi, on a un prétexte pour nous imposer les institutions qui ont précisément déterminé cette méchanceté.
L'interprétation de l'évolution allemande et italienne qui sera exposée dans cet ouvrage est très différente de celle qu'offrent la plupart des observateurs étrangers et des émigrés d'Allemagne et d'Italie. Mais si notre interprétation est exacte, elle expliquera pourquoi il est presque impossible à des gens qui professent les opinions socialistes aujourd'hui prédominantes de bien comprendre l'évolution en question. Or, c'est le cas de la plupart des émigrés ainsi que des correspondants de presse anglais et américains[2]. Il existe une explication superficielle et erronée [14] du national-socialisme qui le représente comme une simple réaction fomentée par tous ceux dont le progrès du socialisme menaçait les prérogatives et les privilèges. Cette opinion a naturellement été adoptée par tous ceux qui, tout en ayant contribué au mouvement d'idées qui a mené au national-socialisme, se sont arrêtés en chemin, ce qui les a mis en conflit avec les nazis et les a obligés à quitter leur pays. Ils représentent, par leur nombre, la seule opposition notable qu'aient rencontrée les nazis. Mais cela signifie simplement que, au sens le plus large du terme, tous les Allemands sont devenus socialistes et que le vieux libéralisme a été chassé par le socialisme. Nous espérons montrer que le conflit qui met aux prises en Allemagne la « droite » nationale-socialiste et la « gauche » est ce genre de conflit qui s'élèvera toujours entre factions socialistes rivales. Si cette explication est exacte, elle signifie toutefois que bon nombre de ces réfugiés, en s'accrochant à leurs croyances, contribuent de la meilleure foi du monde à faire suivre à leur pays d'adoption le chemin de l'Allemagne.
Je sais que bon nombre de mes amis anglais ont parfois été choqués par les opinions semi-fascistes qu'ils ont eu l'occasion d'entendre exprimer par des réfugiés allemands dont les convictions authentiquement socialistes ne sauraient être mises en doute. Les Anglais attribuent les idées des réfugiés en question au fait qu'ils sont Allemands. Mais la véritable explication est qu'il s'agit de socialistes qui sont allés sensiblement plus loin que ceux d'Angleterre. Certes, il est vrai que les socialistes allemands ont trouvé dans leur pays un grand appui dans certains éléments de la tradition prussienne ; et cette parenté entre prussianisme et socialisme dont on se glorifiait en Allemagne des deux côtés de la barricade vient à l'appui de notre thèse essentielle [3]. Mais ce serait une erreur de croire que c'est l'élément spécifiquement allemand, plutôt que l'élément socialiste, qui a produit le totalitarisme. Ce que l'Allemagne avait en commun avec l'Italie et la Russie, c'était la prédominance des idées socialistes et non pas le prussianisme. C'est dans les masses, et non dans les classes élevées dans la tradition prussienne, que le national-socialisme a surgi.
L’Angleterre : du libéralisme au socialisme. Mauvaise foi de ceux qui cherchent des causes externes aux problèmes sociétaux actuels [15], car les totalitarismes allemand, italien ou russe ne sont que la suite logique d’une pensée européenne devenue non libérale [16] * Suivant cette pente, le gouvernement anglais a connu, de 1931 à 1939, une grande inflation de réglementation [16] * Malgré les mises en garde de Tocqueville (le socialisme mène à l’esclavage) et de Lord Acton, l’Angleterre a suivi la route du socialisme, qui signifie l’abandon d’une tradition séculaire héritée des Grecs (Périclès, Thucydide), des Romains (Cicéron, Tacite), de l’universalisme chrétien, d’Erasme, Montaigne, John Locke, John Milton, des Lumières anglo-écossaises (Adam Smith, David Hume) jusqu’au libéralisme du XIXe s. (Ecole de Manchester : Richard Cobden, John Bright) [17] : les nazis ont donc raison quand ils disent vouloir une autre civilisation [18] * L’individualisme prôné ici est la reconnaissance de l'unicité de tout homme - qui ne signifie pas égoïsme (egotism or selfishness) - [18], il va de pair avec la liberté économique qui permet un accroissement aussi bien des richesses que du progrès scientifique [19], si bien que le laissez-faire permet une augmentation du niveau de vie sans pareil [19]. Le dogmatisme libéral contre le principe de subsidiarité. Le laissez-faire n’est pas un dogme immuable mais peut connaître des adaptations ponctuelles quand il s’agit d’organiser la concurrence [20]. Les causes du rejet du libéralisme. Explications de l’impopularité du libéralisme : 1) le dogmatisme des libéraux dans leur approche du laissez-faire, 2) les carences théoriques en économie (système monétaire, prévention des monopoles) qui ne permettaient pas un accompagnement adéquat du marché par le politique [20], 3) le propre succès du libéralisme qui a rendu les gens impatients et a poussé les générations nouvelles vers des utopies irréalistes [21]. L’allémanisation de la pensée anglaise. Dérive scientiste ou technocratique [22] * Vers 1870, l’Angleterre a perdu son leadership intellectuel au profit de l’Allemagne (G.W.F. Hegel, Karl Marx, Friedrich List, Gustav Schmoller, Werner Sombart, Karl Mannheim) [22] * Le socialisme s’est principalement développé en Allemagne [23] * Les Allemands ont fondé leur pensée en rupture avec la civilisation « occidentale » (c’est-à -dire à l’ouest du Rhin) et tout ce qui en faisait partie : libéralisme, démocratie, capitalisme, individualisme, libre-échange, internationalisme et pacifisme [23].
Socialisme et liberté. Le socialisme fut d'abord une tentative de terminer la Révolution Française dans son moment Robespierre (contre le premier moment libéral), puis, après 1848 les socialistes tentèrent de se rallier à l’idée de liberté pour suivre les aspirations démocratiques, sans voir que leur socialisme ne conduisait pas à faire des êtres égaux dans la liberté (et le droit) mais égaux sous la même servitude [24]. La confusion terminologique entre liberté (formelle), comme possibilité d’être pour soi-même sa propre fin, et la « nouvelle liberté » qui consistait à être libéré du besoin (et donc, en acte, appelle une certaine redistribution des richesses)[e 7] [25] a servi la propagande socialiste au point de rallier de nombreux libéraux qui n'ont pas vu le glissement sémantique et les dangers qu'il cachait [26]. Témoignages de socialistes face à la réalité concrète du socialisme. Au contraire de ces derniers, de nombreux sympathisants socialistes ont compris que le socialisme étaient un « superfascisme » y compris des gens comme Max Eastman (ancien compagnon de Lénine) reconnaissant que le stalinisme est le socialisme et non un dévoiement. [26] * De même W.H. Chamberlin (en), F.A Voigt (en), Walter Lippmann et bien d'autres durent reconnaître qu'une fois passée le stade illusoire du marxisme le fascisme était la seule issue de celui-ci. [27] * L'évolution idéologique de nombreux dirigeants fascistes ou nazis montre que leur véritable adversaire était le libéralisme et qu'ils n'ont combattu les socialistes en Allemagne que parce que ceux-ci étaient leurs concurrents puisque le premier avait déjà disparu [27]. L’illusoire socialisme individualiste. Alors qu'en Angleterre certains croient à un « socialisme individualiste » profondément contradictoire, il faut analyser en la question pour leur montrer ce qui est devenu une évidence pour les témoins directs des deux régimes jumeaux [29].
Différents socialismes, une même fin : la tyrannie. On entend deux choses un peu différentes par socialisme : une praxis politique (un régime politique concret avec ses fins et les moyens correspondants), et un idéal de société [30]. Or il y a une incompatibilité entre les fins du socialisme (justice sociale, égalité et sécurité) et les moyens possibles pour y arriver (abolition de la propriété privée, collectivisation des moyens de production, économie planifiée), si bien que si tout le monde se croit socialiste, les uns veulent la fin sans les moyens et d’autres les mêmes moyens pour d’autres fins [30]-[31] * Le socialisme est seulement un genre de collectivisme, actuellement le dominant – il a même perverti les libéraux - et ne peut aboutir qu’à la tyrannie [31]. Deux planifications de natures différentes. Tout le monde est pour la planification en un sens, la controverse ne se situant que sur son extension : ou un arrière-plan (background ou framework) nécessaire aux activités individuelles ou une direction centrale rationalisant les activités de chacun au point d’imposer un seul plan collectif [32] * Les socialistes diffèrent entre eux pour savoir quel plan accepter, alors que les libéraux refusent l’idée même de direction centralisée des affaires quotidiennes [32]. La subsidiarité impartiale en faveur de la concurrence. Le laissez-faire libéral n’est pas dogmatique : il peut admettre des entorses ponctuelles afin d’assurer le bon fonctionnement du jeu concurrentiel [33], sachant que la concurrence est la seule méthode efficiente pour assurer le bon fonctionnement d’une société : même si quelques fois l’intervention étatique peut être nécessaire, il ne faut en aucun cas instaurer un monopole légal * On peut imposer des restrictions, réglementer un secteur, ou imposer des mesures sociales pourvu que cela affecte tout le monde de la même façon de manière à n’avantager personne [33] * Rôle de l’Etat (qui est donc toujours nécessaire) : assurer certaines informations que le secteur privé ne peut fournir, organiser une législation en faveur de la concurrence, assurer certains services non-rentables que le marché ne peut pas fournir [34]. Deux types d’interventionnismes. On confond l’interventionnisme qui favorise la concurrence ou la régule avec celui qui s’y substitue : les politiciens mettent en place le deuxième type alors que ce livre défend le premier [35].
Fausse nécessité des monopoles. L’argumentation des planistes, professant que l’organisation de la société ne découle pas d’un choix politique mais est rendue nécessaire notamment par les évolutions technologiques (production de masse), est fallacieuse * Ces positions relèvent d’un héritage marxiste (parfois inconscient) croyant à l’inéluctabilité de la « concentration industrielle » [38]. Pourtant, la technologie produit autant de regroupements industriels que de morcellements, alors que les monopoles sont surtout les résultantes des décisions politiques [39]. Protectionnisme et monopoles. La formation et le maintien de monopoles aux USA et en Allemagne ne sont pas dus à une évolution nécessaire du capitalisme (qui y est plus jeune) mais au protectionnisme étatique : les théoriciens socialistes ne voient pas que ce qu’ils décrivent n’est pas une évolution spontanée du capitalisme mais les résultats du socialisme. Pourtant, ces phénomènes auto-réalisants constituent la source empirique de leur condamnation théorique du capitalisme [40]. Ainsi, à la suite de l’Allemagne, l’Angleterre a vu s’accroître les monopoles une fois le protectionnisme mis en place [40]. Panoptisme contre polycentrisme. Dans certains cas ou à certaines échelles, la planification et l’organisation centralisée est nécessaire, pourtant la généralisation d’une telle nécessité est fausse puisqu’elle relève d’une volonté de panoptisme, rendue illusoire par la complexité des données à prendre en compte à l’échelle d’une société [41] * Un ordre polycentrique est possible : chaque agent, basant ses stratégies à l’aune de ses connaissances partielles (mais efficaces et suffisantes), est guidé dans son action par l’indice des prix [42]. Concurrence et diffusion des technologies. Face à ceux qui demandent d’imposer des monopoles pour défendre certaines techniques, il faut répondre qu’une technique meilleure s’impose d’elle-même : comment juger autrement que par la concurrence de sa supériorité ? [43] De même, si une standardisation forcée permet des économies d’échelles (donc des diminutions de prix), cela n’est valable qu’à court terme car la recherche de nouvelles techniques est ainsi étouffée et on ne sait pas quels seront les besoins de l’avenir. De plus, ce "gain" ne compense pas la restriction de liberté [44]. Le rêve de l’Ingénieur-Roi. Beaucoup d’ingénieurs ou d’idéalistes sont attirés par le planisme car grâce à lui leurs projets pourraient idéalement être rapidement mis en œuvre. Ils s’illusionnent cependant, car il faudrait que leurs fins soient universellement partagées : or on rencontre dans la société des oppositions de goûts ou d’intérêts qu’il est impossible de départager rationnellement, de sorte que les ingénieurs devraient imposer leurs vues en devenant dictateurs ou fanatiques [44].
Socle moral commun et autonomie. Les différents collectivismes veulent organiser la société selon une fin unique sans se rendre compte qu’il n’existe pas de moyen objectif capable de déterminer une échelle de valeurs unique [47] : l’intérêt général ou le bien commun sont donc des notions subjectives et lacunaires puisque aucun code éthique n’est complètement rationnel ni cohérent, les individus se basant le plus souvent sur la coutume ou le mimétisme – illusions constructivistes contre « critique immanente » [48] * Evolution historique de la contrainte morale, passant de la direction quotidienne et constante des individus à des règles générales * Si un tel code moral n’existe pas, aucune activité économique ne peut donc s’y référer [48]. Individualisme et fins sociales. L’individualisme n’est pas une exigence morale mais la prise en compte de la diversité des individus et de la limitation de leur action, qui nécessite qu’on les laisse seuls juges des fins qu’ils poursuivent dans les limites de la légalité [49] * Il existe des fins sociales qui sont au moins partagées par une très grande majorité (quand elles ne font pas l’unanimité) qui ne sont pas des fins dernières mais des moyens communs permettant à chaque individu de parvenir à ses buts : l’État doit se contenter de gérer celles-ci [49]. Dérive totalitaire ou démocratique. Si une forme de planisme déborde ce cadre unanimiste, le plan, qui fera des compromis entre différents désirs contradictoires, ne satisfera personne [50] * A trop vouloir diriger, soit les parlements démocratiques s’enlisent dans des complications techniques où ils sont incompétents (discrédit de la démocratie), soit sont obligés de déléguer certaines questions à des experts (déni de la démocratie) – c’est pourquoi le plus souvent les partis socialistes sont antidémocratiques [51]. Du plan unique au totalitarisme. On ne peut trouver d’unanimité ou de majorité que devant un nombre restreint de choix, or un problème peut être appréhendé de multiples manières, résolu par d’innombrables solutions. Comme un plan doit comporter une certaine logique unitaire, il doit être élaboré par nombre restreint d’individus (l’expert devient à la nation ce que le général est à son armée) [52] * On finit par imputer à la démocratie ce qui est causé par le planisme, et devant l’inévitable impéritie de la démocratie, l’appel au dictateur économique (donc politique) est un stade caractéristique du planisme [54] – Hitler est ainsi né de la bureaucratie bismarckienne [55]. Limites de la démocratie. La démocratie parlementaire peut être un bon garde-fou contre la précipitation et l’abus de pouvoir mais son action positive est quasi nulle si elle n’autorise pas des sortes de dictatures temporaires ou locales [55] * Le planisme mène infailliblement à la dictature ; la démocratie n’est pas une fin en soi car celle-ci peut devenir totalitaire : la démocratie n’est pas par elle-même un rempart contre l’arbitraire – la limitation du pouvoir est toujours nécessaire [56].
[58] Le critère le plus sûr auquel on reconnaît un pays libre et le distingue d'un pays gouverné arbitrairement, est le respect des grands principes représentés par la règle de la loi. Si l'on fait abstraction de tous les détails de procédure, cela signifie que le gouvernement est lié dans tous ses actes par des règles immuables et préétablies, règles qui permettent de prévoir avec certitude que, dans des circonstances déterminées, l'autorité exécutive s'exercera d'une façon déterminée. Ainsi chacun peut accorder sa conduite à ces prévisions[4]. Les législateurs autant que les agents de l'administration étant faillibles, cet idéal ne peut pas être intégralement réalisé. Il est essentiel, cependant, de réduire au minimum la latitude laissée aux organes exécutifs d'étendre leur pouvoir. Les lois restreignent, dans une certaine mesure, la liberté individuelle en limitant les moyens que les citoyens peuvent [59] employer pour réaliser leurs desseins. Mais, d'autre part, le gouvernement soumis à la règle de la loi est dans l'impossibilité de contrecarrer des efforts individuels par des mesures improvisées. Les règles du jeu ainsi fixées, l'individu peut vaquer librement à ses occupations. Il sait que le gouvernement n'emploiera pas son pouvoir à le frustrer délibérément des résultats de ses efforts.
La distinction entre une armature permanente de lois soumettant l'activité productrice aux initiatives individuelles et la direction de l'activité économique confiée à une autorité centrale ne représente qu'un cas d'espèce de la distinction plus générale entre la règle de la loi et le système de gouvernement arbitraire. Dans le premier cas, le gouvernement se borne à fixer des conditions dans lesquelles les ressources existantes peuvent être exploitées. C'est aux individus de décider à quelle fin ils veulent les employer. Dans le second cas, c'est le gouvernement qui ordonne l'emploi des moyens de production à des fins déterminées. Sous le régime de la loi, les règles sont conçues a priori, sous forme de règles fixes ne tenant pas compte des préoccupations et des besoins d'une catégorie quelconque de gens. Elles constituent simplement des instruments adaptables aux besoins variables de tout individu. Et comme leur validité est prévue, ou doit l'être, pour de longues périodes, il est impossible de savoir d'avance si elles vont favoriser telle catégorie de gens plutôt qu'une autre. On pourrait les considérer comme des instruments de production permettant à l'homme de prévoir le comportement de tous ceux avec lesquels il sera appelé à coopérer.
Le planisme économique du genre collectiviste introduit naturellement le système opposé. L'autorité qui élabore les plans ne peut évidemment pas se contenter de créer des possibilités d'activité permettant à n'importe qui de s'en servir à sa guise. Elle ne peut pas se lier par des règles générales et fixes excluant l'arbitraire. Cette autorité doit pourvoir aux besoins de la population, au fur et à mesure qu'ils se manifestent, en parant chaque fois au plus pressé. Elle doit constamment trancher des problèmes qui ne peuvent pas se résoudre en se guidant d'après des principes rigides. En prenant ses décisions, l'autorité centrale doit établir une hiérarchie entre les besoins des différentes catégories de citoyens. S'il faut fixer le nombre de porcs à engraisser, le nombre d'autocars à mettre en service, choisir les mines de charbon à exploiter, déterminer le prix des chaussures, on ne peut pas y procéder en se basant sur des principes éternels, ni prévoir ces décisions longtemps à l'avance. Elles dépendront nécessairement des circonstances du moment et entraîneront le sacrifice des intérêts de certains groupes ou de certaines personnes au bénéfice d'autres. En dernière instance, c'est le jugement d'une personne qui décidera quel est l'intérêt qui doit l'emporter : par voie de conséquence, cette opinion s'intégrera dans les lois du pays. Une nouvelle distinction entre citoyens en résultera, imposée par l'appareil exécutif du gouvernement.
[60] Notre distinction entre les lois définies (ou la justice) et les règles empiriques, tout en étant très caractéristique, est difficile à suivre avec précision dans la pratique, bien que le principe en soit suffisamment simple. La différence entre les deux régimes est la même qu'entre deux conceptions de règlement de circulation : on peut soit établir un code de la circulation, soit dire à chaque passant et à chaque automobiliste où il doit aller ; on peut soit pourvoir les routes de signaux lumineux, soit prescrire aux gens le chemin qu'ils doivent prendre. Les règles définies annoncent d'avance quelle sera la réaction de l'Etat dans des circonstances déterminées. Ces règles sont conçues en formules générales sans viser un moment, un endroit, ou une personne particuliers. Elles concernent des situations-types, des événements qui peuvent survenir dans la vie de chacun, et sont, par conséquent, fort utiles à un grand nombre d'individus dans leurs affaires les plus variées. Le fait de savoir que dans telle circonstance l'Etat agira de telle manière ou exigera tel comportement de l'individu, permet à chacun de faire des projets. Les règles formelles qui peuvent servir à des gens non encore définis dans des circonstances inconnues, pour des desseins de leur choix, sont véritablement des instruments utilitaires. Le plus important critère de la règle formelle, dans le sens où nous employons le terme, réside dans le fait que nous ne savons pas quelle sera son efficacité, à quelles fins particulières elle servira ; nous ne savons pas quelles personnes en bénéficieront. Elle a été formulée pour le bien probable de tous les hommes dont elle réglera l'existence. Elle n'implique pas une préférence pour des fins ou des gens particuliers, puisque personne ne sait qui s'en servira ni dans quelles circonstances.
Aujourd'hui, nous avons tendance à n'admettre que des phénomènes rigoureusement contrôlés. Il peut paraître d'autant plus paradoxal de vanter les avantages d'un système social en raison de notre ignorance de ses effets. Dans le système préconisé nous connaîtrons moins la portée des mesures prises par l'Etat que dans la plupart des autres systèmes existants. Cette considération est l'axiome même du grand principe libéral, de la règle de la loi. En poursuivant l'examen de la question un peu plus loin, le paradoxe apparent se dissipera rapidement.
Notre démonstration sera double : économique d'abord. Cette démonstration économique, nous ne pourrons ici que la résumer brièvement. L'Etat devrait se limiter à établir des règles adaptées aux conditions générales, aux situations-types et garantir à l'individu la liberté d'action dans toutes les circonstances spécifiques, car seul l'individu peut connaître parfaitement ces circonstances particulières et régler sa conduite en conséquence. Pour que les individus puissent se servir de leurs connaissances et former des projets, ils doivent être à même [61] de prévoir les actes du gouvernement susceptibles d'influencer ces projets. Pour qu'on puisse prévoir les mesures que l'Etat prendra, il faut qu'elles découlent de règles définies, indépendantes des circonstances de fait imprévisibles. Et, inversement, il est évident qu'au cas où l'Etat doit diriger les actes des individus à des fins déterminées, ses interventions devant se baser sur une connaissance complète des circonstances à un moment donné, ses actes seront imprévisibles. D'où la conclusion bien connue : plus l'Etat « planifie », plus il devient difficile pour l'individu de faire des projets.
La seconde preuve, plutôt morale ou politique, se rapporte encore plus directement à notre discussion. Si l'Etat calcule avec précision l'incidence de ses actes, il ne laisse pas de choix aux individus intéressés. Chaque fois que l'Etat peut prévoir les résultats possibles d'une décision sur des gens déterminés, c'est lui qui choisit entre les différents buts envisagés. Si nous voulons donner à chacun sa chance, permettre à tout homme de faire son chemin selon ses idées, nous ne pouvons pas prévoir les résultats qu'ils atteindront. Dans ce cas, nous devons concevoir des règles générales, des lois authentiques, — nettement différentes des ordres empiriques — qui peuvent être maniées dans des circonstances inconnues d'avance ; en conséquence leurs effets sur des desseins particuliers, sur des groupes déterminés restent imprévisibles. Seul le législateur animé de cet esprit peut être impartial. Etre impartial signifie ne pas avoir de réponse à certaines questions, à celles qu'on tranche normalement en jouant pile ou face. Dans un monde où tout serait prévu, l'Etat n'aurait rien à faire et pourrait aisément rester impartial. Mais là où les effets de la politique gouvernementale sur les hommes sont parfaitement connus et où le gouvernement veut précisément atteindre ces effets, il ne peut pas être impartial. Il est amené, par la force des choses, à prendre des mesures, à imposer aux citoyens ses appréciations, et, au lieu de les soutenir dans leurs propres efforts, il leur assigne des buts de son choix. Du moment qu'on prévoit, lorsqu'on édicte une loi, ses effets particuliers, elle ne pourra être un instrument destiné à l'usage du peuple ; elle devient un instrument d'asservissement à la disposition du législateur, pliant le peuple à ses volontés. A ce stade l'Etat cesse d'être une machine utilitaire créée pour aider l'homme à l'épanouissement le plus complet de sa personnalité et il devient une institution « morale ». Nous employons le mot « moral » nullement par opposition avec immoral, mais pour caractériser une institution qui impose à ses membres ses opinions concernant toutes les questions d'ordre moral, que ces opinions soient morales ou hautement immorales. Dans cette acception du terme, l'Etat nazi ou tout autre Etat collectiviste est « moral » tandis que l'Etat libéral ne l'est pas.
On pourrait objecter que tout ceci ne soulève pas de difficultés sérieuses : le créateur d'un plan économique traite des questions dans lesquelles ses préjugés personnels ne doivent pas intervenir ; il peut se fier au bon sens général pour décider de ce qui est juste et raisonnable. A l'élaboration d'un plan économique participent d'habitude des gens [62] ayant l'expérience de ce travail à l'échelle d'une industrie particulière. Ils ne se heurtent pas à des difficultés insurmontables pour trouver des solutions satisfaisantes pour tous les intéressés. Ceci ne prouve rien, simplement parce que la sélection des « intérêts » touchés parle planisme est confiée à une industrie particulière. Ceux qui sont plus particulièrement intéressés à la réussite d'une telle entreprise, ne sont pas nécessairement les meilleurs juges des intérêts de la société prise comme un tout. Prenons un cas courant : lorsque les représentants du capital et du travail, au sein d'une industrie, tombent d'accord pour une politique de restrictions et exploitent ainsi les consommateurs, il n'y a d'habitude aucune difficulté pour répartir les pertes au prorata des salaires ou selon tout autre principe. Mais une perte qui devrait être répartie entre des milliers ou des millions d'individus n'est habituellement pas prise en considération ou ne l'est que très incomplètement. Dans quel secteur du planisme économique pouvons-nous faire des sondages nous permettant de juger l'utilité du principe de la « correction » ? Nous devons choisir un domaine où les gains et les pertes soient également visibles. Il est généralement admis qu'en pareils cas les grands principes comme celui de la correction sont inopérants. Si nous avons à choisir entre d'une part des salaires plus élevés pour les médecins et les infirmières, et d'autre part un service médical plus étendu, mieux organisé, si nous avons à choisir soit de procurer plus de lait aux enfants soit de payer de meilleurs salaires aux ouvriers agricoles, si nous pouvons assurer soit un emploi aux chômeurs soit de meilleurs traitements aux employés en place, toutes ces questions ne peuvent être tranchées qu'à une condition : en établissant un système de valeurs complet dans lequel une place définie est assignée à chaque besoin individuel ou collectif.
Comme le planisme s'étend de plus en plus, on est amené à substituer aux principes juridiques de simples références indiquant que telle ou telle opération est « correcte » ou « raisonnable ». Cela revient à dire que, dans les cas concrets, la décision est abandonnée à la discrétion d'un arbitre ou à une autorité spécialement compétente. La pénétration progressive de ces formules vagues dans la législation et la jurisprudence pourrait fournir les éléments d'une véritable histoire du déclin de la règle de la loi, de la disparition du Rechtstaat, de l' « Etat de Droit ». On y verrait comment cet envahissement de l'arbitraire a rendu les lois incertaines, les a fait mépriser et les a réduites au rang de simples instruments de la politique. Sous ce rapport, il est essentiel d'insister une fois de plus sur le fait que ce processus de déchéance de la règle de la loi était en cours en Allemagne quelque temps déjà avant l'avènement d'Hitler. La tendance vers un planisme totalitaire était déjà bien avancée. Hitler n'eut qu'à compléter la tâche.
Il n'est pas douteux que le planisme implique nécessairement une discrimination délibérée entre les besoins des individus, permettant aux uns de faire ce qu'on interdit aux autres. Il faut que la loi fixe la richesse à laquelle certaines catégories de gens ont droit, codifie ce qu'on peut et ce qu'on ne peut pas posséder. Ceci signifie, en réalité, un renversement du « mouvement des sociétés progressives » qui a été, selon la phrase célèbre de Sir Henry Maine, « jusqu'à présent le mouvement du statut au contrat ». Nous devons indiscutablement considérer la règle de la loi, plus encore que la règle du contrat, comme la véritable antinomie de la règle du statut. C'est la règle formelle de la loi, c'est l'absence de certaines catégories de gens privilégiés qui garantit l'égalité devant la loi.
L’interventionnisme est une régression historique comme retour aux sociétés féodales qui assignent un statut à chacun [62]. Règle de la loi et justice. La règle de la loi est incompatible avec la justice distributive ; il est impossible d'être juste et égalitaire dès lors qu'on arbitre politiquement les affaires des hommes [63] * La puissance qu’apporte la richesse n’est pas un privilège : contrairement à un statut, l’argent se gagne (honnêtement) et se perd [63] * Le laissez-faire n’est pas seulement négatif mais comprend aussi une face positive qui empêche qu’on enfreigne la loi ou qu’on entrave la bonne marche des marchés [64]. Différence entre respect de l’isonomia et du droit positif. Il ne faut pas confondre respect de la Rule of law (limitation du pouvoir du législateur) et la légalité (droit positif) : cette seconde peut être respectée sans que pour autant l’action puisse être considérée comme juste [64]. Droits de l’Homme et limitation du pouvoir. S’ils respectent formellement les Droits de l’Homme, les planistes les nient dans la réalité [66] * Un gouvernement ne doit jamais avoir les pleins pouvoirs (sauf en temps de guerre), faute de quoi il pourra toujours s’arranger pour favoriser ou nuire à certaines catégories de personnes en toute légalité [67].
L’Economie au quotidien. Le planisme mène à la dictature mais les socialistes pensent que celle-ci peut se cantonner aux affaires économiques, puisqu’ils dissocient une sphère politique des activités économiques (erreur épistémologique) selon une hiérarchie de valeurs qui sépare muettement : noble/vil, grand/terrestre (préjugé philosophique) [68] * L’argent n’est pas un mal mais un formidable outil d’échange et de liberté [69] * L’économie est présente dans toute notre vie et laisser quelqu’un contrôler l’économie c’est le laisser nous diriger complètement (même de manière indirecte) en appliquant, lors de ses choix budgétaires, une échelle de valeurs qui n’est pas forcément la nôtre [70]. Indivisibilité de la liberté économique : la production. L’économie est au cœur de la vie, des choix : pour qu’il y ait liberté il faut que l’offre/la production soit libre car c’est elle qui limite la demande [71]. Indivisibilité de la liberté économique : la consommation. Dans une société socialiste, les individus, en tant que consommateurs et en tant que travailleurs, n’ont pas de réels choix sinon quelques options standardisées et prédéfinies par l’autorité centrale : la diversité des individus, la chance ou leur volonté sont telles qu’il vaut mieux leur laisser la liberté de se situer eux-mêmes dans la société [72]. Normativité fondamentale du planisme. Les arguments des planistes en faveur du planisme ne sont pas pratiques (car la concurrence est indéniablement supérieure au planisme) mais normatifs, relevant du despotisme éclairé : en voulant empêcher que des individus puissent se servir de leur puissance pour en asservir d’autres, ils instaurent un asservissement généralisé [75]. Le panoptisme. Le retour à une société dirigiste ne serait pas une simple régression aux sociétés tribales anté-libérales mais un panoptisme sans faille à cause 1) du progrès technologique, 2) de l’interdépendance mutuelle de tous, créée par la division du travail [75].
Concurrence, impartialité, justice. La cécité du marché et de la concurrence est un gage de justice [77] * Arguments en faveur du marché : 1) il augmente le niveau économique général car la propriété privée est nécessaire pour pouvoir faire des projets (ce qui appartient à tous soit n’appartient à personne et dépérit par inertie, soit, faute de se mettre d’accord, est confisqué par des fonctionnaires potentats [arg. pratique] 2) loin d’être égalitariste la concurrence place néanmoins les moins favorisés au départ, dans de meilleures conditions que dans un régime discrétionnaire, car ils sont libres et responsables [arg. moral] [77] [Dictature et dignité] Tous les phénomènes économiques étant reliés, il est impossible au planiste de circonscrire son action [79] * Se voulant moral (lutter contre les injustices sociales), l’Etat centraliste finit par prendre la responsabilité de chaque situation individuelle, ce que ne fait pas le marché, de sorte qu’à situations égales l’échec sera plus mal vécu en régime planifié [80]. Administration totale ou limitée. Embarquée dans la planification, l’autorité centrale doit directement allouer tâches, revenus ou avantages, c’est-à -dire agir ad personam : « Qui ? Pour qui ? » selon le mot de Lénine repris aux USA [81] * Les totalitarismes ne reconnaissent pas l’autonomie de l’économie et tout y est politisé, alors que les libéraux laissent l’économie libre et mettent le politique à son service. Des formules creuses à défaut d’un programme viable. Face à l’impossibilité de dégager une échelle de valeurs définissant mérite et justice, l’égalité demeure le seul canon possible pour l’action politique, or la stricte égalité n’étant pas politiquement porteuse, les socialistes en appellent à « plus d’égalité », au « bien commun » ou à la « justice sociale », poursuites asymptotiques qui substituent à l’égalitarisme concret des notions vides [82]. L’illusion du juste prix. Aucun bon sens populaire, aucun schéma arbitraire ne peut définir de « juste prix », ni entre objets, ni entre travails puisque chaque travailleur a une compétence propre (ex. débutant, réputé, recherché, etc.) [83]. Education et propagande. Pour créer un point de vue unitaire au-delà des conflits d’intérêts, les socialistes misent sur l’éducation populaire, qui ne s’avère au final n’être qu’une forme de propagande destinée à imposer une Weltanschauung unique [84], procédé que les fascistes ne feront que reprendre en les intensifiant (clubs "culturels", uniformes, etc.) [85]. Les conflits d’intérêts dans la société. Les partis socialistes, plutôt que d’être des mouvements d’émancipation universelle, fonctionnent comme des syndicats défendant les intérêts d’une certaine classe d’ouvriers et rallient à eux les ouvriers qui veulent participer à cette dynamique [86] * Plutôt que d’être divisées en deux classes antagonistes comme le croyait Marx (schéma bipolaire repris tactiquement par les partis socialistes même non marxistes), les sociétés étaient tripartites et une certaine classe moyenne envieuse a fourni de nombreux chefs de file à ces partis [86]. Le bien commun ou l’intérêt du plus fort. Incapables de réaliser leurs principes, les partis socialistes et nationaux-socialistes finirent par faire jouer la loi du plus fort pour assurer à leurs membres des positions privilégiées dans la société, au grand dam des anciens chefs socialistes [87].
Sécurité totalitaire ou minimale. Autre objectif des socialistes, la sécurité (économique) est le plus légitime car sur elle est fondée la liberté ainsi que la poursuite de ses projets, mais elle peut devenir contre-productive quand elle empiète sur la liberté [89] * Il y a deux types de sécurités : celle qui permet d’assurer un minimum vital (sécurité dans l’absolu) et celle qui maintient des privilèges (sécurité relative aux autres groupes), or, même si cela pose des problèmes pratiques, l’État peut très bien assurer la première [90], tout en n'intervenant que ponctuellement dans les affaires économiques [90]. Accepter les aléas. La réussite ou l’échec pouvant échapper complètement à la responsabilité de chacun et causer de graves souffrances, le besoin de sécurité est légitime quoique protéger les uns revient à aller à l’encontre des autres, et à empiéter sur la liberté par un étatisme trop poussé [91]. Contraintes du marché ou société esclavagiste. En régime de concurrence, les travailleurs sont libres mais doivent s’adapter aux besoins des marchés [92], et pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes, ils sont maintenus sous pression avec les menaces de déclassement ou de licenciement. Mais cela remplace cependant la coercition directe de type esclavagiste des régimes planificateurs (pour résumer : choix entre les huissiers ou les bourreaux) [93], si bien qu’il y a une alternative entre la société commerciale et sa périlleuse liberté, ou la société militariste et sa sécurité de caserne [94]. Privilèges et précarisation. La sécurité offerte aux uns (privilèges), précarise encore plus les autres par des phénomènes de renforcement des situations : si le marché est un jeu à somme non nulle, à l’intérieur de celui-ci la plupart des relations le sont [94]. Le militarisme allemand anti-commercial. En Allemagne on avait frappé du sceau de l’immoral toute activité commerciale et l'enseignement, y compris en Angleterre, diffuse ce discours qui fait du profit un opprobre et le patron un exploiteur alors que commander politiquement n'est pas condamné [96] * La spécificité de l’Allemagne pré-nazie était que l’ordre militariste était étendu à toutes les sphères de la société et qu'on avait ainsi habitué les gens à troquer leur liberté pour le conformisme du fonctionnaire aux ordres d'une hiérarchie qui le nourrit [97] * L'Etat peut assurer un minimum de sécurité et d'ordre rationnel, mais la liberté est nécessaire même si elle a un prix ; décider de la perdre pourrait s'avérer moins payant au final [98].
Collectivisme et brutalité. Ceux qui veulent encore croire aux régimes forts se consolent en pensant que le fait que ce soit des brutes qui ont installé de tels régimes n'est qu'un accident de l'Histoire mais n'est pas dû au régime en lui-même. Ils réfléchissent alors à la manière de trouver ces bons dictateurs [99] * Un fascisme anglais, s’il serait sans doute préférable à ceux d’autres pays, n’en finirait pas moins comme eux car, si « un homme politique, dans un État démocratique, veut diriger la vie économique d’après un plan, il sera acculé soit à y renoncer soit à prendre des pouvoirs dictatoriaux, et le dictateur en régime totalitaire sera amené soit à écarter toute considération morale soit à se résigner à un échec », si bien que ce sont les moins scrupuleux qui réussissent dans un tel régime * Même au départ basé sur des conditions morales irréprochables, tout collectivisme devient totalitarisme, et devra être jugé sur ses résultats et non pas sur ses intentions [100]. Collectivisme et démagogie. Les partis autoritaires sont apparus comme des recours à cause du blocage de la démocratie (parlementarisme) et se sont imposés parce qu’ils étaient organisés de manière militaire, alors que les partis socialistes qui répugnaient à utiliser la force attendaient illusoirement qu’une majorité suffisante se dégage pour porter leur plan [100] * Dans l'impossibilité de mettre d’accord une large majorité, c’est toujours le groupe le plus uni qui impose ses vues sur la dispersion des autres et celui-ci est toujours le pire pour trois raisons : 1) il s’appuie sur une masse d’autant plus unie qu’elle est moins éduquée et susceptible d’adhérer à un simplisme consensuel [101], 2) il fédère les esprits dociles, naïfs, et les déçus grâce à un matraquage idéologique de pointe 3) son programme est négatif car il est plus facile d’assurer son unité par discrimination avec des ennemis que par des propositions positives [102]. Collectivisme et communautarisme. Tout collectiviste, malgré un internationalisme théorique, devient nationaliste dans les faits car 1) les pays de nations lointaines l’une de l’autre sont trop dissemblables culturellement pour se mettre d’accord sur un plan, 2) tout groupe se fonde sur la séparation avec un autre [103] * Le libéralisme est humaniste (Droits de l’homme) et confère une dignité intrinsèque à l’homme alors que le socialisme est particulariste et ne confère une dignité à un individu qu’autant qu’il est dans le groupe, pour son appartenance et non pas pour lui-même en tant que tel [104]. Collectivisme et pouvoir absolu. Le collectivisme, loin de supprimer le pouvoir, demande au contraire un pouvoir sans limite – largement supérieur à tous les pouvoirs partiels des capitalistes – car celui-ci est réuni en une seule entité [106] * Puisqu'il y aura toujours du pouvoir, notamment économique, le mieux est de le partager grâce à la décentralisation (politique) et à la concurrence (économique) [106]. Collectivisme et raison d’Etat. Le collectivisme crée une sorte de morale pour le groupe qui est en fait la négation de la morale, car elle justifie les moyens selon les fins (Raison d’Etat) y compris à l’encontre des individus * Pour les libéraux, il existe des choses proscrites pour elles-mêmes car intrinsèquement mauvaises [107]. Type de société et mœurs. Les Allemands (par ext. les collectivistes) conformément à leur type de société militariste ont les qualités de bons soldats (labeur, discipline, obéissance, courage et dévouement) mais aussi les défauts (étroitesse d’esprit, dédain, avidité de pouvoir) alors que les Anglais (par ext. les individualistes) sont sociables, tolérants, et réticents face au pouvoir [108] * Les collectivistes ne sont pas immoraux, mais ont une morale (comparable aux grands mouvements religieux) qui nie le bonheur personnel et prône le devoir quitte à ce que celui-ci préconise la violence [109] * L’intérêt collectif niant les droits des individus et appelant à l’exécution de décisions allant à l’encontre de certains individus, seules les personnes sans scrupules peuvent accomplir celles-ci et s’élever dans la hiérarchie [110].
Totalitarisme et propagande. L’accord sur un plan commun nécessite la manipulation des individus par la propagande, l’uniformisation des pensées par l’unicité des sources d'informations diffusées, afin de détruire l’esprit critique source de division [112] * Cette propagande réclame l’adhésion à une pensée qui n’est pas morale [113] et où le droit positif remplace la morale du droit naturel [113]. Techniques de collectivisation d’une pensée idiosyncrasique. Le leader (celui qui impose le plan commun), parce qu’il est l’unique détenteur de la parole (propagande) peut en opérant sur plusieurs registres (sophismes, pseudo scientificité : principe de la naturalisation d’une thèse, irrationalisme, etc.) inculquer son point de vue et ses fantasmes en créant une mythologie qu’il fait passer pour la vérité [113]. Falsifications et perversions du vocabulaire. Pour faire accepter une pensée nouvelle, le plus efficace est de faire penser que tout en se présentant sous un nouveau jour, ou en se révélant, elle était déjà pensée sourdement ; on trouve ainsi des réutilisations - stratégiques ou de bonne foi - de concepts connotés positivement (liberté, justice, droit, loi, égalité), qui font croire à la continuité là où leurs nouvelles acceptions les pervertissent et marquent une rupture [114]. Dogme officiel, suppression de la critique, et politisation de l’existence. Il est nécessaire pour que tout le monde adhère à un plan, qu’il n’y ait ni critique diviseuse, ni doute démoralisant : c’est pourquoi toute indépendance d’esprit et tout esprit critique doivent être abolis [116] * Pour affermir l’habitude de s’en remettre au dogme officiel, celui-ci doit même s’étendre aux activités humaines a priori les plus éloignées de la politique, c’est-à -dire investir l’entièreté du champ de la vie quotidienne (science, loisir) [117] * L’idée d’une vérité unique et transcendante est ainsi complètement supprimée, non pas en vertu d’une idée sceptique de la vérité qui en accepterait plusieurs, mais dans le fait que le vrai prend la forme de ce qui est utile aux dirigeants [118]. Défense de la liberté de penser. Certains intellectuels socialistes ne voient aucune différence essentielle à remplacer la publicité commerciale par la propagande politique, les deux manipulant de la même façon les esprits naïfs. Cependant, même si elle n’est pas universellement effective, il faut laisser la possibilité de la liberté de pensée, 1) au nom de ceux qui en sont capables [arg. moral], 2) parce que c’est absolument nécessaire au progrès des idées, l’autonomie de pensée amenant la concurrence entre elles [arg. pratique] [119].
[121] On commet souvent l'erreur de considérer le national-socialisme comme une simple révolte contre la raison, un mouvement irrationnel sans fond intellectuel. Si c'était le cas, le mouvement serait beaucoup moins dangereux qu'il ne l'est. Mais rien n'est plus éloigné de la vérité. Les doctrines du national-socialisme sont, en réalité, l'aboutissement d'une longue évolution de la pensée, un processus auquel ont contribué des philosophes dont l'influence a rayonné bien au delà des frontières Allemandes. Quoi qu'on pense de leurs prémisses, il est incontestable que les créateurs de la nouvelle doctrine ont été des écrivains puissants dont les idées ont marqué la pensée européenne d'une profonde empreinte. Leur système se développe avec une conséquence impitoyable. Une fois leurs prémisses admises, on ne peut plus contester leur logique. Il s'agit là simplement d'un collectivisme dépouillé de tous les vestiges de la tradition individualiste qui aurait pu en empêcher la réalisation.
Les philosophes allemands ont été à la tête de ce mouvement mais ils ne furent pas seuls. Thomas Carlyle et Houston Stewart Chamberlain, Auguste Comte et Georges Sorel y eurent autant de part que n'importe quel Allemand. Cette évolution de la pensée de l'Allemagne a été parfaitement retracée récemment par M. R. D. Butler dans son étude sur les Racines du National-Socialisme. Il se dégage de cet ouvrage une impression assez angoissante : on y voit que les idées nationales-socialistes, sous une forme à peine larvée, ne cessent de réapparaître périodiquement depuis les derniers cent cinquante ans. Néanmoins, il ne faudrait pas exagérer leur importance en Allemagne avant 1914. Elles ne représentaient qu'un courant d'opinions parmi d'autres dans un pays où les tendances les plus diverses foisonnaient plus que partout ailleurs. Seule une petite minorité représentait la tendance pré-naziste, vouée au mépris général de la part de la grande majorité, comme c'était le cas dans d'autres pays.
Comment cette conception de la minorité réactionnaire a-t-elle donc [122] pu obtenir l'appui de la grande majorité des Allemands et surtout de toute la jeunesse? La défaite, les souffrances de la guerre et de l'après-guerre, et la vague de nationalisme n'en donnent pas une explication suffisante. La réaction capitaliste contre l'avance du socialisme, explication proposée par tant de gens, n'en fut pas la cause non plus. Au contraire ces idées furent surtout appuyées par des socialistes. Ce n'est pas la bourgeoisie qui contribua à leur réalisation, mais l'absence d'une bourgeoisie forte.
Les doctrines qui ont guidé les classes dirigeantes de la dernière génération en Allemagne ne s'opposaient pas aux éléments socialistes du marxisme, mais à ses éléments libéraux, à l'internationalisme et à la démocratie. Et comme il devint de plus en plus clair que ces éléments s'opposaient à la réalisation du socialisme, les socialistes de gauche se rapprochèrent de plus en plus de ceux de droite. C'est l'union des forces anticapitalistes de gauche et de droite, la fusion des socialismes, radical et conservateur qui mit fin au libéralisme en Allemagne.
La collusion entre socialisme et nationalisme fut toujours étroite en Allemagne. Chose caractéristique, les précurseurs les plus importants du national-socialisme, Fichte, Rodbertus (en) et Lassale[5], furent en même temps des ancêtres du socialisme. Durant la période où le socialisme théorique sous la forme marxiste a dirigé le mouvement ouvrier allemand, les éléments nationalistes et autoritaires s'effacèrent. Mais cela ne dura pas[6]. A partir de 1914 surgirent des rangs du socialisme marxiste des maîtres qui menèrent non plus les conservateurs et les réactionnaires, mais des ouvriers manuels et la jeunesse idéaliste au national-socialisme. C'est seulement par la suite que la marée nationale-socialiste s'enfla au point de devenir la doctrine hitlérienne. L'hystérie guerrière de 1914, qui justement en raison de la défaite allemande n'a jamais été complètement guérie, est à l'origine de l'évolution moderne qui a produit le national-socialisme, largement soutenu, pendant cette période, par d'anciens socialistes.
Le premier et le plus caractéristique des représentants de cette évolution est peut-être le professeur Werner Sombart. Son fameux Haendler und Helden (Marchands et Héros) a paru en 1915. Il a débuté comme socialiste marxiste et affirmait encore en 1909 avoir passé la majeure partie de sa vie à lutter pour les idées de Karl Marx. Il avait fait, en effet, plus que quiconque pour répandre les idées socialistes et pour susciter le ressentiment anticapitaliste à travers l'Allemagne. Si la pensée allemande était plus que partout ailleurs pénétrée d'éléments marxistes avant la révolution russe, c'était principalement grâce à Sombart. On l'a considéré, à un moment donné, comme le personnage
[123] le plus en vue de l'élite socialiste persécutée ; il ne pouvait, à cause de ses opinions radicales, obtenir une chaire d'université. Même après la dernière guerre, l'influence de Sombart qui cessa d'être marxiste en politique mais l'est resté en tant qu'historien, était très grande en Allemagne et à l'étranger. On en retrouve la trace dans l'œuvre de nombreux théoriciens anglais et américains du planisme.
Dans son livre de guerre, ce vieux socialiste salua la « guerre allemande » comme un conflit inévitable entre la civilisation commerciale de l'Angleterre et la culture héroïque de l'Allemagne. Son mépris pour les opinions « commerciales » du peuple anglais, qui a perdu tout instinct guerrier, est illimité. Rien n'est plus méprisable à ses yeux que l'aspiration universelle au bonheur individuel. Et ce qu'il prend pour la maxime essentielle de la morale anglaise : « Sois juste afin qu'on le soit envers toi, et pour prolonger tes jours sur terre » est à ses yeux « la maxime la plus ignoble qu'un esprit commercial ait jamais formulée ». Selon « l'idée allemande de l'Etat » formulée par Fichte, Lassale et Rodbertus (en), l'Etat n'est ni fondé ni constitué par des individus ; il n'est pas un agrégat d'individus et ne doit servir aucun intérêt individuel. C'est la Volksgemeinschaft, la communauté populaire dans laquelle l'individu n'a pas de droits, mais seulement des devoirs. Les exigences de l'individu sont toujours un résultat de l'esprit commercial. « Les idées de 1789 » — Liberté, Egalité, Fraternité — dérivent d'un idéal commercial et n'ont d'autre but que d'assurer certains avantages aux individus.
Avant 1914 le véritable idéal allemand de la vie héroïque était menacé d'un danger mortel par les progrès ininterrompus de l'idéal commercial anglais, du confort anglais et du sport anglais. Non seulement le peuple anglais était complètement corrompu, jusqu'au dernier trade-unioniste plongé dans le « marais du confort », mais il commençait à contaminer les autres peuples. La guerre a finalement rappelé aux Allemands qu'ils étaient un peuple de guerriers, que chez eux toute activité, en particulier toute activité économique, devait être subordonnée aux préoccupations militaires. Sombart savait que les autres peuples méprisaient les Allemands parce qu'ils ont pour la guerre un respect sacro-saint, mais lui s'y complaisait. Considérer la guerre comme une chose inhumaine et absurde c'est une conception commerciale. Il existe une vie qui prime celle de l'individu : la vie du peuple, la vie de l'Etat ; le but de l'individu est de se sacrifier pour cette vie supérieure. Pour Sombart la guerre est l'accomplissement de l'idéal héroïque de la vie, la guerre contre l'Angleterre est une guerre contre l'idéal commercial de la liberté individuelle, du confort anglais, dont la manifestation la plus méprisable lui paraît être les rasoirs mécaniques abandonnés dans les tranchées anglaises.
A l'époque l'exaltation de Sombart parut exagérée même à la plupart des Allemands. Un autre professeur allemand présenta les mêmes [124] idées sous une forme plus modérée et plus scientifique et, par conséquent, plus efficace. Le professeur Johann Plenge (en) était, comme Sombart, un grand spécialiste de Marx. Son livre Marx et Hegel marque le commencement d'une renaissance hégélienne chez les savants marxistes. Il était parti, sans aucun doute, avec des convictions authentiquement socialistes. Le plus important de ses ouvrages sur la guerre est un petit livre, très discuté à l'époque, qui porte ce titre significatif : 1789 et 1914. Années symboliques dans l'histoire de l'esprit politique. Il est consacré au conflit entre les « idées de 1789 », l'idéal de la liberté, et les « idées de 1914 », l'idéal de l'organisation. Pour lui comme pour tous les socialistes qui tirent leur socialisme d'une application rigide de l'idéal scientifique aux problèmes sociaux, l'organisation est l'essence même du socialisme. Ce fut, comme il le souligne, la base du mouvement socialiste à ses débuts en France dans les premières décades du XIXe siècle. Marx et le marxisme auraient trahi cette conception fondamentale du socialisme en s'attachant fanatiquement à l'idée utopique et abstraite de la liberté. C'est seulement à présent que l'idée de l'organisation reprend la place qu'elle mérite, surtout à l'étranger, comme le prouve l'œuvre de M. H. G. Wells (dont le Future in America a produit une impression profonde sur le professeur Plenge qui tient, d'ailleurs, Wells pour un personnage de tout premier plan parmi les dirigeants du socialisme moderne), mais aussi en Allemagne où elle est la mieux comprise et la plus complètement réalisée. La guerre entre l'Angleterre et l'Allemagne est, par conséquent, en réalité un conflit entre deux principes opposés. La « guerre mondiale économique » constitue la troisième grande époque de la lutte spirituelle dans l'histoire moderne. Elle est aussi importante que la Réforme ou que la Révolution bourgeoise pour la liberté. C'est la lutte pour la victoire des forces nouvelles surgies de la vie économique développée au cours du XIXe siècle : socialisme et organisation.
L'économie de guerre créée en Allemagne en 1914 est la première réalisation d'une société socialiste et son esprit est la première manifestation active et non plus revendicative de l'esprit socialiste. Les nécessités de la guerre ont imposé l'idée socialiste dans la vie économique allemande et ainsi la défense de notre nation a donné à l'humanité l'idée de 1914, l'idée de l'organisation allemande, de la communauté du peuple (Volksgemeinschaft) [125] du socialisme national... Sans que nous nous en rendions compte, l'ensemble de notre vie politique et de notre industrie ont atteint un niveau plus élevé. L'Etat et la vie économique forment une unité nouvelle. Le sentiment de responsabilité économique qui caractérise le travail du fonctionnaire public domine toute activité privée... La nouvelle constitution corporative allemande de la vie économique (le professeur Plenge admet qu'elle n'est pas encore complètement au point) représente la forme la plus élevée dans la vie d'un Etat qu'on ait jamais connue sur terre.
Au premier abord, le professeur Plenge avait espéré réconcilier l'idéal de la liberté et l'idéal de l'organisation, surtout d'ailleurs en préconisant la soumission volontaire de l'individu à l'ensemble. Mais ces dernières traces d'idées libérales disparaîtront bientôt de ses écrits. Vers 1918 la fusion du socialisme et d'une impitoyable politique de force se fait dans son esprit. Peu avant la fin de la guerre il adressa à ses compatriotes, dans le journal socialiste Die Glocke, l'avertissement suivant :
Et il annonce toutes les idées qui servirent plus tard pour justifier l'ordre nouveau d'Hitler.
Les idées exprimées par Plenge étaient particulièrement populaires dans un certain milieu d'universitaires et d'ingénieurs, qui les avaient peut-être inspirées dans une certaine mesure. Ceux-ci, comme les milieux correspondants le font actuellement en Angleterre, réclamaient l'organisation de tous les secteurs de la vie selon un plan centralisé. Le principal de ces savants était [ Wilhelm Ostwald], dont les déclarations à ce sujet ont acquis une certaine célébrité. On prétend qu'il déclara publiquement :
Des idées très analogues étaient courantes dans les bureaux du dictateur allemand des matières premières, Walther Rathenau. Il aurait frissonné s'il avait pu se rendre compte de toutes les conséquences de ses conceptions en économie politique. Il mérite en effet une place considérable dans toute histoire complète du développement des idées nazies. Ses écrits ont contribué plus que tous autres à façonner les opinions économiques de toute une génération grandie pendant et après la dernière guerre en Allemagne. Quelques-uns de ses collaborateurs les plus proches devaient plus tard faire partie de l'état-major de l'administration du plan quadriennal de Gœring. Les thèses d'un autre ancien marxiste, Friedrich Naumann, ressemblaient également beaucoup à ces conceptions totalitaires. Son livre Mitteleuropa a atteint le tirage probablement le plus important de tous les 'livres de guerre en Allemagne[7]. Mais, en définitive, il fut réservé à un politicien socialiste actif, membre de la gauche du parti social-démocrate allemand, de développer ces idées complètement et de les diffuser largement. Paul Lentsch avait caractérisé dans des ouvrages précédents la guerre « comme la fuite de la bourgeoisie anglaise devant le progrès du socialisme » en expliquant combien l'idéal socialiste de la liberté différait de celui des Anglais. Mais c'est seulement dans son troisième livre, Trois ans de révolution mondiale[8], livre à grand succès, que ces idées caractéristiques ont pris, sous l'influence de Plenge d'ailleurs, un plein développement. Lentsch base sa démonstration sur un compte rendu historique intéressant et sous certains rapports exact, retraçant le développement vers la concentration industrielle et la cartellisation, rendu possible en Allemagne grâce à la politique protectionniste de Bismarck. Selon sa conception marxiste ce fut là un stade supérieur du développement industriel.
En Allemagne, « représentant désigné par l'histoire » des formes élevées de la vie économique,
Lenstch ajoute ces considérations qui contiennent une grande part de vérité et méritent d'être méditées :
Plenge et Lentsch ont inspiré les prédécesseurs immédiats du national-socialisme dans le domaine des idées et, en particulier, Oswald Spengler et A. Moeller van den Bruck, pour ne mentionner que les deux plus connus[9]. Peut-on considérer Spengler comme un socialiste ? Les opinions sont partagées. Mais aujourd'hui, il nous paraît incontestable qu'on doit considérer les vues développées dans sa brochure Prussianisme et Socialisme, parue en 1920, comme des vues socialistes, largement répandues en Allemagne. Quelques exemples de ses raisonnements le prouveront. « Le vieil esprit prussien et la conviction socialiste qui s'opposent aujourd'hui l'un à l'autre, avec une haine fratricide, sont, en réalité, de la même essence. » Les fervents de la civilisation occidentale en Allemagne, les libéraux allemands sont « une armée anglaise invisible que laissa derrière lui Napoléon, après la bataille d'Iéna, sur le sol allemand ». Aux yeux de Spengler des hommes dans le genre de Hardenberg et de Humboldt et d'autres innovateurs libéraux n'étaient que des « Anglais ». Mais cet esprit « anglais » sera extirpé par la révolution allemande commencée en 1914.
Après avoir fait ressortir la différence essentielle entre le système de concurrence anglais et le système prussien de « l'administration économique » et après avoir montré (d'accord avec Lentsch) comment l'organisation consciente de l'activité économique a pris de plus en plus des formes socialistes, Spengler continue :
L'idée prussienne implique que chacun devienne un personnage officiel et que tous les salaires doivent être fixés par l'Etat. Et, en particulier, l'administration de toute propriété y devient une fonction salariée. L'Etat de l'avenir deviendra un Beamtenstaat, un Etat de fonctionnaires. Mais
De là , il n'y eut plus qu'un pas à franchir pour parvenir au national-socialisme : c'est Moeller van den Bruck qui proclama la guerre mondiale entre libéralisme et socialisme : « Nous avons perdu la guerre contre l'Occident, le socialisme l'a perdue contre le libéralisme »[11]. Comme pour Spengler, le libéralisme devient pour lui aussi l'ennemi par excellence. Moeller van den Bruck se réjouit du fait
Le Troisième Empire de Moeller van den Bruck était destiné à donner aux Allemands un socialisme adapté à leur nature et non corrompu par les idées libérales de l'Occident. Ce qui ne manqua pas de se produire.
Ces auteurs ne représentent nullement des phénomènes isolés. Pas plus tard qu'en 1922 un observateur impartial a pu parler « d'un phénomène curieux, surprenant au premier abord », qu'il avait constaté en Allemagne :
La lutte contre le libéralisme sous toutes ses formes, le libéralisme qui avait conduit l'Allemagne à sa défaite, fut l'idée commune qui réunit les socialistes et les conservateurs. Ce fut d'abord le Mouvement de la Jeunesse Allemande, d'inspiration et de tendance presque entièrement socialiste, qui s'empara avec avidité de ces idées et accepta la fusion du socialisme et du nationalisme. A partir de 1920 jusqu'à [131] l'avènement d'Hitler, un groupe de jeunes gens réunis autour du journal Die tat dirigé par Ferdinand Fried, représenta cette tendance de la façon la plus menaçante. Le livre de Fried, Ende des Kapitalismus, est peut-être l'expression la plus caractéristique de ce groupe des Edel-nazis d'élite comme on les appelait en Allemagne. Cet ouvrage est assez inquiétant à cause de sa ressemblance avec une quantité de livres qui paraissent actuellement en Angleterre, et où nous pouvons observer le même rassemblement des socialistes de gauche et de droite, le même mépris pour tout ce qui est libéral dans l'acception ancienne du terme. Le titre de « socialisme conservateur » (ou, dans d'autres celui de « socialisme religieux ») servit à de nombreux auteurs pour faire le lit du « national-socialisme ». En Angleterre, actuellement, le courant dominant est celui du « socialisme conservateur ». La guerre contre les pouvoirs occidentaux, menée « avec les armes de l'esprit et de l'organisation économique », n'a-t-elle pas réussi, avant même que la vraie guerre fût commencée ?
Fascination des Anglais pour le socialisme et abandon de la pensée anglaise. Il y a de nombreuses ressemblances entre l’Angleterre actuelle et l’Allemagne d’il y a 20-30 ans, mais voyant les atrocités des nazis, les anglais s’imaginent pouvoir adhérer au socialisme sans connaître la même dérive [132] * De leur aveu les socialistes se sentent plus proches des conservateurs que des libéraux [132] * La pensée allemande, la politique de Bismarck, sont préférées à la traditionnelle pensée anglaise et ses auteurs (Morley (en), Sidgwick, Lord Acton, Dicey (en)) [133] * On trouve une similitude idéologique entre la littérature anglaise actuelle et la littérature allemande, dont les idées ont répandues aussi par les immigrés allemands qui ont répandus les mêmes idées socialistes ayant causées leur exil une fois incarnées par Hitler [134] * Les auteurs étudiés en dessous sont des hommes intelligents, sincères, au-dessus de tout soupçon, et pourtant dupes des idées socialistes [135]. Le cas d’E.H. Carr. Dans ses livres, l’auteur se dit proche de « l’école historique » des réalistes allemands, dans la filiation de Hegel et de Marx, préférant l’empirisme au « principes abstraits et généraux » de l’individualisme du XVIIIe siècle et renvoyant la morale au nom des faits [135] * Refusant la distinction entre « société » et « État », il rejoint Carl Schmitt, théoricien du totalitarisme [136] * Avec des sophismes économiques, il professe la nécessité des grands monopoles et de l’organisation étatique telle l’Allemagne hitlérienne [137] * Il participe au militarisme allemand en louant les vertus de la guerre [137]. Technocratisme des universitaires. A l’instar de l’Allemagne du XIXe siècle, des scientifiques-politiciens veulent scientificiser la gestion de la société, délire d’ingénieur voulant appliquer à l’ensemble d’une société ce qu’il peut faire dans le cadre restreint de sa science et méprisant l’autonomie de pensée que confèrent les « humanités » [138]} * Les universitaires allemands ont fait preuve de servilité face au pouvoir politique [138] * Certains scientifiques ont tendance à s'imaginer pouvoir jouer un rôle politique (le Scientifique–Roi ) dans un régime planiste qu’ils dirigeraient [139]. Monopoles et entrepreneurs. Le danger totalitaire pénètre en Angleterre par ceux qui veulent créer un socialisme de classes moyennes, ou militent pour l’avènement du socialisme dans le pays, et la collusion involontaire du « capital organisé » (les entrepreneurs) et du travail organisé (les syndicats) qui veulent instaurer des monopoles [140] * Des capitalistes veulent instaurer des coopératives en espérant les diriger comme des petits Etats semi-indépendants, mais ils s’illusionnent puisque s'ils réussissent l'Etat ne pourra supporter leur indépendance et finira par les régimenter [141] * Les partisans des monopoles reçoivent l’appui des partis de gauche persuadés que la concurrence est la source des maux de la société et que, outre la condamnation du profit en lui-même (n2), l’intérêt général requière des monopoles qui permettront de mieux rémunérer les ouvriers [142] * La surveillance des monopoles privés (comme aux USA) est préférable à la gestion étatique, même pour les monopoles nécessaires [143]. Monopoles et ouvriers. Associés involontairement aux capitalistes, les mouvements d’ouvriers en faveur des monopoles, outre d’aller à l’encontre de la démocratie et de la liberté, assoient les privilèges d’une catégorie de travailleurs au détriment des autres, qui sont d’autant plus précarisés (cercle vertueux pour les uns, vicieux pour les autres) [144].
Les causes de l’éconophobie. Les gens se détournent de l’économie (bien qu’ils en dépendent plus que jamais) parce qu’ils veulent maîtriser et comprendre plutôt que de subir des mécanismes qui sont pourtant trop complexes pour être appréhendés simplement, surtout pas dans un cadre collectiviste [146]. Le passage d’une économie de guerre à une économie de paix. Suivre un but unique n’est valable qu’en temps de guerre [149] * Les salariés des industries de guerre vont devoir se reconvertir et accepter d’aller vers des emplois moins bien payés [149] * Niveler les salaires vers le haut serait contre-productif (inflation) et générerait à terme la misère [150]. Les difficultés à prévoir après-guerre. L’Angleterre devra s’adapter à une nouvelle économie, se moderniser, même s’il faut passer par un recul provisoire du niveau de vie, sans tomber dans les tentations totalitaires ou dans une moralisation douteuse de l’économie [151]. Le collectivisme comme égoïsme à plusieurs. Les générations actuelles sont peut-être sensibilisées à la morale, mais cela ne se retrouve pas dans les faits * La morale ne peut être que l’objet d’individus libres [152], or le collectivisme, en déresponsabilisant les individus, a détruit aussi la morale [153], il a même généré l’immoral par l’abandon de l’égalité devant la loi au profit d'un utilitarisme collectif n’appréhendant les individus qu’en tant que parties d'un tout, qui n’hésite pas à en sacrifier certains au nom du groupe et à faire des discriminations entre membres et non-membres du groupe [154]. La perte des valeurs anglaises. Anglais (et Suisses et Hollandais) étaient jusque-là caractérisés (et fiers de l’être) par : l’indépendance, la confiance en soi, l’initiative individuelle, le sens des responsabilités, le respect et la tolérance, la méfiance envers le pouvoir [154] * C’était un creuset national, un socle d’entente au-delà de toutes les différences [155] * La propagande nationale anglaise en faveur de ces valeurs est inefficace car imprégnée de pensée allemande et les Allemands n’ont pas besoin d’apprendre de seconde main une pensée semi-totalitaire qu’ils ont eux-mêmes fondée en allant, eux, jusqu’au bout [156].
Le protectionnisme et la guerre. Le planisme réclame le protectionnisme et le repli sur soi, qui mène au chacun pour soi [158] * De ces replis résulteront des inégalités entre nations et des frustrations pouvant mener à des conflits. Or les échanges commerciaux passés dans le cadre de la société civile sont moins dangereux que ceux entre groupes politiques, car aucun droit ne se trouve au dessus des Etats alors qu’un droit international peut régler les différends entre individus ou firmes : l’un repose sur la confiance et la justice, l’autre peut mener à la guerre [158]. L’illusion d’un planisme international. Un planisme international dirigé par un super-Etat empêcherait ces risques de guerres internationales mais cela est voué à l’échec car 1) cette super-société serait bien trop complexe pour être gérée sinon par la force, 2) le sentiment d’appartenance décroissant avec l’éloignement géographique, les habitants de certaines régions ne voudraient pas faire des sacrifices pour des personnes lointaines, 3) une minorité (la plus dangereuse, cf. chap. 10) prendrait le pouvoir et imposerait une échelle de valeurs unique à des individus très différents les uns des autres [161]. L’illusion d’une solidarité internationale des ouvriers. En cas de collectivisme international, les conflits entre ouvriers des différentes nations seraient encore plus aigus, les uns voulant se protéger de la concurrence, les autres prendre les postes de ceux qui en sont pourvus, chacun désirant un arbitrage des autorités en sa faveur [162] * A défaut de pouvoir aider tout le monde en même temps les planificateurs devront faire des choix d’une région du globe à l’autre, générant frustrations et mécontentements [162] * Une autorité internationale peut juste assurer la stabilité nécessaire au commerce et aider en cas d’urgence, en laissant l’autonomie à chaque peuple [163]. L’idée d’un planisme « purement » économique. Ne pouvant séparer l’économie du reste des activités humaines [163], le contrôle économique serait de fait un contrôle total, inégalitaire, frustrant, peu respectueux des petites nations : au final ce serait la victoire du nazisme par la culture et non par les armes [164]. Pour un ordre politique international. Il faudrait créer un ordre (strictement) politique international n’intervenant pas dans l’économie, assurant la paix avec les moyens législatifs et matériels nécessaires pour le faire, dans le respect du laissez faire et de la Rule of Law [165] * Le fédéralisme à l’échelle internationale et Européenne, est le type de gouvernement le plus approprié pour ceci, loin de la Realpolitk et de la loi du plus fort. [166] L’Union Européenne (puis Occidentale). Bienfaits de la décentralisation : plus le pouvoir est proche des gens, mieux est respectée la démocratie * Plutôt que de refaire une Société des Nations pêchant par ambition, il faut créer des associations fédérales entre pays proches notamment en Europe occidentale (pour élargir par la suite), respectant chacune les règles du jeu pour pouvoir les faire respecter aux autres [168].
Si ce livre ne donne pas de programme complet, il espère contribuer à contrebalancer une première moitié de XXe siècle dont le dirigisme a culminé avec Hitler, pour retourner à l’idéal du XIXe siècle, celui de la liberté individuelle. [170].
Traductions des notes de Bruce Caldwell par (=S=) ; toutes les notes sont de B.C. sauf mention particulière.