| Une recension proposée par les éditions Catallaxia.net | ||
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Günther Anders | ||
| Recension | ||
Nous vivons dans un monde, « habité par des meurtriers sans méchanceté et par des victimes sans haine » (Gunther Anders)
Sommaire |
Sur le sujet :
"Nous, fils d'Eichmann" comporte deux lettres ouvertes adressées au fils d'Adolf Eichmann, fonctionnaire du régime nazi ayant eu un rôle considérable pour ce qui concerne l'extermination des juifs. Dans ces deux lettres, Günther Anders réfléchit à la question du cas Eichmann. Celui-ci était-il coupable d'avoir été maître de la logistique de la Shoah ou n'était-il qu'un brave petit soldat exécutant les ordres de son supérieur ? La problématique est grave et Günther Anders expose dans ces deux lettres non seulement sa vision de la Solution finale en tant qu'assassinats industriels mais aussi sa réflexion sur les rapports entre les êtres humains, le monde et la machine. Outre l'horreur des meurtres en eux-mêmes, Günther Anders voit trois traits principaux dans le monstrueux d'Auschwitz : la destruction institutionnelle et industrielle d'êtres humains, les Eichmann dirigeant et exécutant ces homicides en série et les Eichmann passifs qui ne voulaient rien savoir. Ainsi, l'auteur pense particulièrement au monde de la technique dans lequel est plongé l'homme. Celui-ci est désormais confronté au phénomène et à la logique de l'industrialisation. Cela pose deux principaux problèmes.
La capacité de produire, nous dit le penseur allemand, est gigantesque et l'efficacité des industries est réelle. Seulement, cette grandeur implique un problème majeur, l'être humain a de plus en plus de mal à concevoir le monde et le processus dans lequel il est engagé : "les objets que nous sommes habitués à produire à l'aide d'une technique impossible à endiguer, et les effets que nous sommes capables de déclencher sont désormais si gigantesques et si écrasants que nous ne pouvons plus les concevoir, sans parler de les identifier comme étant nôtres". Ainsi, se creuse véritablement un fossé entre la capacité de production de l'homme (dont les limites reculent de plus en plus grâce à la technique) et sa capacité de représentation qui est limitée par nature. Cette capacité de représentation se limite à la fois par la démesure des performances de notre technique et la médiation du processus de travail (une tâche dans la chaîne de production équivaut à un poste de travail). L'homme se concentrant ainsi sur un aspect particulier de la machinerie, ne se préoccupe plus ni du mécanisme dans son ensemble, ni des effets ultimes du processus dans lequel il se trouve. De ce fait, dans ce monde, l'homme devient réellement perdu : "bien qu'étant l'œuvre des humains, et maintenu en fonctionnement par nous tous, notre monde, se soustrayant aussi bien à notre représentation qu'à notre perception, devient de jour en jour plus obscur; si obscur que nous ne pouvons même plus reconnaître son obscurcissement, si obscur que nous serions même en droit d'appeler notre siècle un dark age. Il faut en tout cas se défaire définitivement de l'espérance naïvement optimiste du 19ème siècle que l'homme sera forcément de plus en plus éclairé avec les progrès de la technique". Ainsi, là où les sociaux-démocrates actuels nous vantent encore les vertus du progrès, Günther Anders pense que lors du siècle passé, l'expansion de la technique nous aura amené dans (oui, osons le mot) une période d'obscurantisme. De plus, le penseur allemand ajoute que posséder encore aujourd'hui cette espérance correspond à être superstitieux, une relique d'avant-hier et à devenir une victime des groupes de pression actuels qui ont plus d'intérêts à nous maintenir dans l'obscurité et ce, à tel point, qu'ils s'efforcent de la produire : "la différence entre les méthodes de mystification que nous connaissons et l'actuelle est bien évidente : tandis qu'auparavant la tactique allant de soi avait consisté à exclure les sans-pouvoir de tout éclaircissement possible, celle d'aujourd'hui consiste à faire croire aux gens qu'ils sont éclairés, alors qu'ils ne voient pas qu'ils ne voient pas". La propagation de la lumière est donc inversement proportionnelle au développement de la technique…
Mais, soyons bien clair, ce n'est pas la technique en tant que telle qui est à mettre en cause, "ce qui est défaillant, ce n'est pas, disons, seulement telle ou telle chose, ce n'est pas seulement notre représentation – c'est nous-mêmes qui sommes défaillants jusque dans les fondements de notre existence, c'est-à -dire réellement à tous les égards". La technique, ayant agrandit le fossé entre notre capacité de fabrication et notre capacité de représentation, a diminué notre capacité de perception : "six millions demeurent pour nous un simple nombre, tandis que l'évocation d'une dizaine de tués aura peut-être encore quelque résonnance en nous, et que le meurtre d'un seul homme nous remplit d'effroi". Ainsi, le mal réside dans le fait que l'homme a plus de difficultés à sentir la raison d'être du processus dans lequel il se situe. Le sentiment de responsabilité "devient d'autant plus impuissant que l'effet visé ou déjà atteint augmente; qu'il devient égal à zéro – et cela veut dire que notre mécanisme de freinage aboutit à l'arrêt total – dès qu'un certain maximum est dépassé. Et parce que cette règle infernale fonctionne, la voie est libre pour le monstrueux".
Revenons-en maintenant à Eichmann, était-il victime de la machinerie et de la loi du décalage entre capacité de fabrication et de représentation ? Certainement pas nous dit Günther Anders, "rendre la machine seule responsable de son absence d'imagination et de responsabilité, ce serait même renverser l'ordre des événements". Outre le zèle d'Eichmann en tant que bon fonctionnaire, le décalage en question n'aurait pas été une bonne raison pour défendre celui-ci car "il existe en effet, inhérente au choix de notre impuissance, une force qui nous avertit". C'est ce qui rend l'homme responsable, il peut "réexaminer l'action projetée, ou bien la redéfinir, ou bien la combattre". Eichmann, qui a participé à la planification de la Solution finale (et une planification implique déjà une représentation) s'est ensuite fait victime de son appareil (notons qu'il s'agit donc d'un acte volontaire) car "il n'aurait jamais pu se permettre de garder devant les yeux l'image des fils d'attente, des gazés, des brûlés et des demi-brûlés. Et cela, parce que, ce faisant, il se serait sans répit mis en danger, parce que sans répit il aurait risqué d'être pris de faiblesse et de s'arrêter au milieu du chemin". Eichmann expliquait que son estomac se révulsait à la vue du sang. Cela illustre bien le fait qu'il s'est laissé glisser dans l'obscurcissement propre à la machine afin d'éviter de penser aux conséquences de ses actes de bureaucrate. Son aveuglement volontaire lui apportait une aide pratique. Son raisonnement pourrait se résumer ainsi : "je ne décèle pas du tout le monstrueux. A cause du décalage, je ne suis pas du tout à même de le déceler. Donc, on ne peut pas du tout m'imputer quoi que ce soit. Donc je peux tout à fait accomplir le monstrueux" ou encore "Je ne vois pas du tout devant moi les millions que je fais gazer. Je ne peux pas du tout les voir devant moi. Donc je peux facilement les faire gazer". Ainsi, "il est vrai que le monde que je mets en évidence est plein de tentations d'infamie et de risques de monstruosité qui n'existaient pas auparavant, du moins pas dans ces proportions. Mais précisément, pas plus que la reconnaissance de l'instinct sexuel ne représente la réhabilitation du crime sexuel, pas plus que la reconnaissance de notre situation mondiale actuelle ne représente l'absolution de ceux qui ont succombé aux tentations, voire de ceux qui ont saisi des deux mains les chances d'infamie qu'elle comporte"
Günther Anders, après la loi du décalage, voit une deuxième racine du mal : le caractère machinique ou encore d'appareil de notre monde actuel. En effet, "notre monde actuel, dans son ensemble, se transforme en machine, il est en passe de devenir machine". Et ceci, pas tant à cause du nombre grandissant des appareils politiques, administratifs, commerciaux ou techniques que du principe de la machine. La raison d'être de la machine est la performance maximale, elle a donc besoin d'environnements garantissant ce maximum. Les machines conquièrent ce dont elles ont besoin, elles sont expansionnistes, impérialistes par essence. Chacune veut donc se créer son propre empire colonial de services (des équipes de fonctionnement aux consommateurs).
Ensuite, les machines exigent que ces empires coloniaux se transforment à leur image (pour ce qui concerne la perfection, la solidité,…). Bien que localisés à l'extérieur de la "terre maternelle", ils deviennent co-machiniques. Ainsi, la machine originale s'élargit et devient mégamachine. Mais celle-ci veut aussi son empire colonial qui, une fois assimilé, devient aussi machine : "aucune limite ne s'impose à l'auto-expansion, la soif d'accumulation des machines est inextinguible". D'ailleurs, "elles repoussent à la marge, comme des éléments nuls et sans valeur, tous les morceaux du monde qui ne se soumettent pas à la co-machinisation exigée par elles; ou qu'elles expulsent et anéantissent comme des déchets ceux qui, inaptes au service ou rebelles au travail, ne songent qu'à musarder, menaçant par là de raboter l'extension du domaine de la machine".
Ce processus de co-machinisation n'est pas seulement un combat des machines contre le monde, il est aussi un combat pour le monde. Il s'agit d'une lutte concurrentielle que les machines avides de butin mènent les unes contre les autres. Il existe deux fronts, certes, mais l'objectif final est la conquête totale. "Ce que souhaitent les machines, c'est un état où il n'y aurait plus rien qui ne soit à leur service, plus rien qui ne soit co-machinique, ni nature, ni valeurs supérieures et (puisque nous ne serions plus pour elles que des équipes de service ou de consommation) ni nous non plus, les humains". Et un monde où les machines conquièrent intégralement le monde, les auxiliaires, sans lesquels les machines ne peuvent survivre, sont tous dépendants les uns des autres. Chaque machine n'est plus un exemplaire particulier. Les machines deviennent "les pièces mécaniques d'une seule et même gigantesque machine totale dans laquelle ils auraient fusionné", et comme, "des pièces qui ne lui soient pas intégrées, il n'en existerait plus, des restes qui se soient maintenus en dehors, il n'y en aurait plus. Donc, cette machine totale, ce serait le monde". Les machines deviennent le monde, le monde devient machine et ce " monde en tant que machine, c'est vraiment l'Etat technico-totalitaire vers lequel nous nous dirigeons". Notons que cette auto-expansion de la machine ne date pas d'hier, celle qui fut utilisée pour la première fois recherchait déjà son élément co-machine, "c'est la raison pour laquelle nous pouvons tranquillement affirmer que le monde en tant que machine, c'est l'empire millénariste vers lequel se sont portés les rêves de toutes les machines depuis la première; et il est désormais devant nous réellement, cette évolution étant entrée depuis quelques décennies dans un accelerando de plus en plus forcené".
Le caractère machinique de notre monde s'accroit et donc aussi l'accomplissement du royaume millénariste du totalitarisme technique. Le processus mondial dans lequel nous sommes engagés nous entraine donc vers la déshumanisation totale, vers la création d'une armée de producteurs/consommateurs où l'idée de l'homme et du divin n'aurait plus aucun sens. Nous n'aurons " plus d'autre existence que celle de pièces mécaniques ou de matériaux nécessaires à la machine : en tant qu'êtres humains, nous serons alors liquidés". Et dans cette situation là , le 3ème Reich n'aura été alors qu'une scène expérimentale du nouvel empire technico-totalitaire. Les monstres technocrates "d'hier ont été les précurseurs de notre univers monstrueux d'aujourd'hui et de demain". Alors certes, les hommes ne sont pas encore complètement déshumanisés mais nous dérivons incontestablement vers l'aube du totalitarisme de la technique. D'ailleurs, " Si anodins que puissent paraître les masques de nos seconds pères – et bon nombre de ces masques montrent même le large sourire débonnaire des pères de l'ère du bien-être -, le visage qui se cache sous ces masques est et demeure l'ancien visage, le seul, de notre premier père". Nous pouvons donc constater avec Günther Anders que derrière l'angélisme et le bonheur qu'essayent de nous vendre les hommes politiques d'aujourd'hui se cache le principe machinique, la société technico-totalitaire qui s'illustre parfaitement par les bureaucrates de Bruxelles.
Enfin, il est donc important de souligner l'importance de notre responsabilité individuelle face à la machinisation de notre monde. Cette notion de responsabilité est d'ailleurs ce qui donne tout son sens à l'être humain. Aujourd'hui, le péché consiste aussi à perdre sa part d'humanité pour devenir rouage de la machine. L'état de pécheur réside ainsi "dans l'indifférence qui est la sienne vis-à -vis des effets indirects de son agir, de ce non-savoir bienvenu à ses yeux. Le péché, c'est aujourd'hui l'exploitation du fait que nous restons aveugles aux conséquences de notre agir. Il consiste en ce que nous nous rendons volontairement aveugles à ces conséquences. Et tient finalement à ce que nous promouvons ou même engendrons l'aveuglement des autres; où à ce que nous ne la combattons pas".
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