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Pierre Manent, La cité de l'homme
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Pierre Manent | |
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Sommaire |
« Nous sommes modernes, cela veut dire : nous sommes « historiques » »
La philosophie moderne (...) pose une différence radicale entre l'homme et l'homme moderne, et s'organise autour d'elle. Ce qui la distingue de la philosophie antérieure, ou peut-être de la philosophie tout court dont « l'homme » est l'horizon, ce qui fait sa différence, c'est qu'elle pense et veut cette différence. Selon la philosophie moderne en effet, l'homme moderne, c'est-à-dire l’homme sorti de la « minorité » dont il était responsable [1], se définit par la conscience-de-soi. Entre l'homme — dirons-nous l'homme prémoderne, ou l'homme traditionnel, ou l'homme tout court ? — et l'homme moderne, entre l'absence et la présence de la conscience-de-soi, la distance ou la différence est telle à ses yeux qu'il devient pour ainsi dire impossible d'employer en rigueur le même substantif. (...)
Le sentiment, ou la conscience d'être moderne : il n'est pas un seul d'entre nous, même le plus « réactionnaire », même le plus irréconciliablement ennemi du « monde moderne », qui ne l'éprouve, et qui ne l'éprouve comme une grâce. Le sentiment de cette grâce douce-amère peut être plus ou moins doux, plus ou moins amer, il ne nous quitte pas : en tant que modernes, nous nous sentons supérieurs à ceux qui nous ont précédés.
Ce n'est pas que nous nous jugions des hommes plus intelligents, ou plus vertueux, ou en général plus capables qu'eux ; nous admirons même sincèrement leurs capacités et leurs vertus. Devant le [ Parthénon], ou devant Chartres, nous reconnaissons volontiers notre infériorité. Mais même dans cette humiliation, nous gardons la conscience, et le plaisir secret, de notre supériorité de Modernes. Que savons-nous, que sommes-nous de plus que l'Athénien ou l'homme de Chartres ? Rien que ceci : nous sommes modernes et nous le savons.
Nous sommes modernes, cela veut dire : nous sommes « historiques ». L'Athénien ou l'homme de Chartres peuvent avoir plus de « grandeur » ou de « force créatrice » plus de « sens de la beauté » ou de « sens du salut », il leur manque ce sentiment, cette conscience qui nous est propre, qui nous constitue comme Modernes, le sentiment et la conscience d'être historiques, de vivre dans l'histoire, d'avoir notre respiration dans l'élément de l'Histoire. Qui a eu une fois ce sentiment — nous l'avons tous —, il en est marqué et, si modeste qu'il soit, glorieux à jamais.
La conscience d'être « historique », le sentiment de vivre dans l'histoire comme dans l'élément propre à l'homme (gardons-lui ici son nom ancien), tel est l'aspect le plus central et peut-être aussi le plus étrange de l'expérience moderne.
« La notion des droits de l'homme est subjectivement sans opacité ontologique »
[199] Ainsi désancrée de l'être, la notion des droits de l'homme est subjectivement sans opacité ontologique. Elle va conquérir irrésistiblement l'empire politique et moral puisque, disponible et flottante, elle est rattachable sans effort aux diverses expériences de l'homme qui paraissent toutes pouvoir être formulées dans son langage. Tous les désirs de la nature, comme tous les commandements de la loi, paraissent pouvoir être formulés sans violence ni artifice dans le registre des droits de l'homme, ou, comme on dit en anglais, des droits humains. Si l'homme a droit à la vie, il a aussi droit à la mort, au moins à une mort dans la dignité ; s'il a droit au travail, il a droit aussi au loisir ; s'il a droit à vivre au pays, il a droit aussi à voyager ; si la femme a droit à l'enfant, elle a droit aussi à l'avortement ; si elle a droit au respect, elle a droit aussi au plaisir, voire à l'orgasme ; bref, car il est temps de s'arrêter, il n'est rien sous le soleil ou la lune qui ne soit susceptible de devenir l'occasion et la matière d'un droit de l'homme. Ainsi s'avère la force expansive de la tautologie qui relie l'homme aux droits de l'homme.
Nous devons signaler une autre propriété, vraiment extraordinaire, de cette tautologie.
C'est au fond la représentation propre à la philosophie, dans toutes ses écoles et versions, que l'homme est situé sur un gradient coordonnant la passivité et l'activité, de telle sorte que, plus il se délivre de la passivité, ou plus il devient pure activité, et plus il devient homme. La polarité, et même l'exclusion réciproque de l'activité et de la passivité, paraissent analytiquement incluses dans les concepts eux-mêmes. Or, l'homme titulaire des droits, n'ayant nul besoin d'une fin qui lui soit extérieure, contenant dans sa réalité empirique tous les droits, dont certains encore à naître au jour, qui définissent exhaustivement son humanité, cet homme est comme une pure activité en elle-même contenue. Mais d'autre part, n'ayant rien à faire pour être en tant qu'homme titulaire de la totalité de ces droits, déjà explicites ou encore implicites, qui définissent exhaustivement son humanité, il est aussi passivité pure et parfaite. Mirabile dictu! L'homme titulaire des droits de l'homme conjoint dans sa nature empirique la pure activité et la pure passivité.
Conclusion
Nous avons essayé de l'établir : l'homme moderne, en tant que moderne, fuit la loi et la poursuit. Il fuit la loi qui lui est donnée, et il cherche la loi qu'il se donne. Il fuit la loi qui lui est donnée par la nature, par Dieu, ou qu'il s'est donnée à lui-même hier, et qui aujourd'hui lui pèse comme la loi d'un autre. Il cherche la loi qu'il se donne à lui-même, et sans laquelle il serait le jouet précisément de la nature, de Dieu ou de son propre passé. La loi qu'il cherche ne cesse de devenir, elle devient continûment la loi qu'il fuit. En fuite et en recherche, ne cessant de poser devant lui la différence des deux lois, l'homme moderne procède ainsi à la création continuée de ce qu'il appelle l'Histoire.
Dans cette entreprise, la nature de l'homme est son principal ennemi. Mère de toutes les hétéronomies, support toujours disponible de la grâce peut-être toujours possible, elle préserve, par la mémoire et l'habitude, la loi passée, la lettre morte. Elle est la condition et le résumé de tout ce qu'il faut fuir. L'homme moderne pose donc la différence entre la loi qu'il cherche et la loi qu'il fuit en fuyant la nature, en soumettant toujours plus complètement la nature, y compris sa propre nature. À quoi ? A sa « liberté », à son « autonomie », à la loi toujours nouvelle dont il est toujours à nouveau l'auteur, c'est-à-dire à l'affirmation continuée de la différence elle-même.
Assurément, ce n'est pas la nature dans tous ses aspects et expressions qu'il fuit ainsi, qu'il cherche ainsi à soumettre. Par bien des côtés, la vie de l'homme moderne, la vie démocratique, est beaucoup plus « naturelle » que celle des régimes antérieurs. Ou dirons-nous que la perruque et le baise-main sont plus naturels que le brushing et le hand-shake ? Mais il fuit ou veut soumettre, pour ainsi dire, la naturalité même de la nature. De quelque façon qu'on l'entende précisément, celle-ci se produit dans ce qui est commun aux divers individus humains ; elle est ce que l'homme suscite en l'autre homme ; elle est ce lien entre eux dont aucun ne peut jamais être complètement l'auteur ni le maître. Or, ce lien infrangible et indéterminé qui, pour cela même, pour ces deux raisons, doit être institué, que l'exploration grecque avait vu se déployer entre les deux pôles que sont l'égalité de l'ami et l'inégalité du magnanime et de l'esclave, nous avons dit qu'il avait connu une extension, ou une complication, décisive, avec la proposition chrétienne : celui qui, selon la nature, et pour son bien naturel même, devrait servir, et qui ne saurait être un ami selon la nature, voici que son maître lui lave les pieds, et le sert, et lui est désormais plus qu'un ami, un frère. Que suis-je donc maintenant ? Maître, serviteur, ami, ou frère ? Vais-je rester, « Prince amer de l'écueil », « seigneur latent qui ne peut devenir », éternellement pris dans le suspens de cette incertitude insurmontable ? Non, j'ai couru vers l'issue en rejetant dans le passé, comme un poids mort, tous les liens naturels et surnaturels — pour autant, naturels encore — pour être enfin souverain de moi-même : toute incertitude sera surmontée lorsque je serai le seul auteur de tous mes liens. Bien sûr, à aucun moment du temps — aussi « progressiste » que je sois, je le sais bien, et les « réactionnaires » pourraient se dispenser de me l'assener comme une de ces « vérités premières » qu'ils affectionnent —, à aucun moment de l'avenir, je ne serai en toute rigueur souverain de ma nature, mais, en posant la différence des deux lois à l'articulation de la différence des temps, j'exerce bien une sorte de souveraineté continuée, je l'exerce selon l'histoire, ou plutôt selon l'Histoire. M'arrêter une seconde, ce serait retomber dans le puits des siècles, et c'est pourquoi les « réactionnaires », et même les « conservateurs », me font si sincèrement horreur, et c'est en ce sens aussi que je suis vraiment un « être historique ».
Prenant conscience de soi et se définissant comme un « être historique », l'homme moderne s'aveugle résolument sur cela même qu'il est en train de faire. Il prétend recevoir de l'Histoire la différence qu'il ne cesse de produire entre les deux modalités de la Loi. En percevant comme un élément objectif, et même comme l'élément suprême de la réalité, simultanément comme l'élément même de sa souveraineté, ce qui est une perspective volontaire, délibérée et arbitraire sur sa propre action, l'homme moderne se livre à l'illusion la plus emphatique qui ait jamais asservi l'espèce pensante. A l'aune de sa conscience de soi, c'est la sobriété et la modestie qui prévalaient dans l'âme de Xerxès.
Notes et références
- ↑ Emmanuel Kant, Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières
