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Alain Laurent | |
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Alain Laurent - C’est en tant qu’historien des idées que je me suis beaucoup intéressé à Turgot. Sur ce plan, ce qui avait beaucoup retenu mon attention - il y a maintenant une bonne douzaine d’année environ - c’était que, l’un des concepts qui sur le plan de l’économie caractérise la tradition libérale, c’est l’idée de laissez-faire. Soulignons au passage, puisque c’est sur les ondes que cela se passe et c’est sous sa forme écrite qu’il faudrait l’avoir, que laissez-faire est toujours en France mal orthographié : il ne s’agit pas de « laisser-faire » à l’infinitif mais de « laissez-faire » presque au sens impératif : « laissez-les faire » ou « laissez-nous faire ».
Il faut rappeler le contexte qui n’a pas échappé à l’attention de Turgot, c’est qu’à l’époque, dans le cadre de l’absolutisme monarchique et des monopoles et privilèges d’Etat et d’une hyper-réglementation de pratiquement tout, les premiers économistes, ceux qui relèvent de ce qu’on appelle dès cette époque l’économie politique, prônent le laissez-faire. Ça veut dire quoi ?
Turgot qui se réfère à son mentor, à son maître Vincent de Gournay, en explicite bien le sens. Ça veut dire : par rapport à tous les carcans qu’impose le pouvoir politique en matière de réglementations, souvent de taxations et d’interventions, il vaut mieux infiniment faire confiance aux acteurs de la société - d’ailleurs ce sont des acteurs qui vont au-delà de la seule économie au sens strict du terme parce qu'ils sont les mieux placés localement là où ils sont, en poursuivant leurs propres intérêts pour savoir ce qu’il convient de faire. Et c’est ce que Turgot s’est employé d’ailleurs à mettre en œuvre dans les deux années où il a été au pouvoir en promulguant des édits de libéralisation où il s’agissait en effet de laisser faire les gens pour peu qu’ils se comportent de façon raisonnable, qu’ils assument leurs responsabilités, qu’il suivent ce qu’on appelait à l’époque la voie de la droite raison.
A cette condition-là , en effet, et, tout de même, sous la protection d’un Etat limité mais qui a pour vocation de faire respecter le droit (le droit des individus, le droit de faire respecter leur propriété, leur droit de pouvoir entreprendre mais faire respecter le droit leur impose de se respecter mutuellement ), dans ce contexte-là , en effet, il peut y avoir un « laissez-faire », on peut laisser faire les individus. Mais d’emblée Turgot souligne bien qu’il ne s’agit pas de laisser faire n’importe quoi !
Laissez-les faire, l’injonction adressée aux gouvernants de l’époque est l’écho, en quelque sorte, à un entrepreneur du 17ème siècle qui était confronté à Colbert et qui, excédé avec tous les monopoles, réglementations, interventions, taxations, etc., s’est écrié : « Mais ! Laissez-nous faire ! » Laissez-nous faire, étant entendu que là où nous sommes, nous sommes bien meilleurs juges que vous de ce qu’il convient de faire localement lorsqu’on entreprend.
Alain Laurent - Oui, cela vient en partie d’une étrange incompréhension de l’anglais parlé aux Etats-Unis où « régulation » veut dire « réglementation » (exemple, aux Etats-Unis, quand vous rentrez dans un parc, il y a des « régulations » c’est à dire des règlements). Ce qu’ont fait les économistes libéraux à partir des Etats-Unis c’est « déréglementer » mais « déréglementer » ne veut pas dire qu’il n’y a plus de régulation ! Non seulement il y a la possibilité de l’autorégulation mais bien entendu il y a aussi une régulation latérale par l’intermédiaire du droit ou, éventuellement, l’intervention minimale de l’état.
Et dans la phrase que vous citiez, ce sur quoi j’ai voulu attirer l’attention consiste à m’opposer à deux opinions très en vogue actuellement : celle parfois de mes propres amis économistes libéraux qui ont tendance à toujours dire : « c’est la faute à l’Etat. » Ils sont loin d’avoir évidemment tort puisque l’origine de la crise c’est tout de même l’Etat américain (avec le crédit hypothécaire consenti à des individus insolvables au nom de l’Etat-providence pour que tout le monde accède à la propriété : c’était proprement irresponsable). Mais ce qui est non moins irresponsable, c’est d’avoir sauté sur l’occasion pour, si je puis dire, en tirer profit et disséminer dans la nature, par l’intermédiaire de la titrisation, des choses dont on ne savait même plus de quoi il s’agissait.
Alors, d’une part je m’oppose à l’idée selon laquelle il pourrait y avoir une auto-régulation spontanée des sociétés, en tout cas, des marchés : non ! Il faut qu’il y ait une sorte de réglage préalable de la régulation ou de l’auto-régulation. Ce réglage préalable, il se situe sur deux plans : d’une part, institutionnel (sous le regard d’un état de droit qui fait respecter un certain nombre de principes et de règles), et deuxièmement, ce qu’on a toujours tendance à oublier, ça dépend également des mœurs, c’est-à -dire de la capacité des individus à se comporter d’une certaine façon raisonnée, responsable, à faire preuve parfois de goût du risque mais en même temps de ne pas délaisser la prudence. Or, si les mœurs, comme disait Montesquieu, si les mœurs ne sont pas là , tout système risque de se dégrader et d’imploser. Donc je soutiens en effet que l’auto-régulation ne se fait pas à n’importe quelle condition.
Et contre la doxa dominante, contre ce que tout le monde raconte actuellement, y compris au plus au niveau de l’Etat, ce n’est pas la fin du tout du « laissez-faire » ni de l’auto-régulation. L’auto-régulation est bel et bien possible. Donc, en intellectuel libéral mais qui n’a pas perdu son esprit critique, je me bats sur deux fronts : l’Etat n’a pas tous les torts mais par ailleurs, le libre marché continue à pouvoir faire ses preuves. L’auto-régulation, en effet, peut continuer à exister à condition de ne pas faire n’importe quoi.
Jean-Louis Chambon - Vous ne croyez pas trop à la baguette magique des politiques. Page 35, vous dites ceci : « Est-ce que les politiques sont pour autant mieux placés que d’autres pour instaurer une meilleure régulation, comme on voudrait tant le faire croire en proclamant qu’il faut refonder le capitalisme et que le moment est venu du retour de l’Etat ? Turgot et bien d’autres à sa suite l’avaient bien pointé : dirigeants politiques et grands commis de l’Etat ne sont pas d’une extraction surnaturelle qui les rendraient mieux aptes que quiconque à discerner l’intérêt général. Eux aussi, tout en se parant de vertus et de l’onction électorale, cherchent à satisfaire leur intérêt particulier : clientélisme, idéologie, etc. Rien ne prouve qu’ils disposent de compétences surhumaines qu’il faudrait avoir pour prétendre réguler l’ordre hyper complexe du marché. »