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Hannah Arendt | |
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[1024] Les juges avaient beau esquiver constamment les feux de la rampe, ils étaient là , au sommet de l'estrade, face au public, comme s'ils étaient sur une scène de théâtre. Ce public était censé représenter le monde entier. Pendant les premières semaines, il était composé surtout de journalistes et de grands reporters venus à Jérusalem en troupeaux serrés, des quatre points cardinaux. Ils étaient là pour assister à un spectacle aussi sensationnel que le procès de Nuremberg, mais cette fois « la tragédie des Juifs en serait le sujet principal ». Car « si nous allons aussi accuser [Eichmann] de crimes contre des non-Juifs » ce n'est pas simplement « parce qu'il les a commis » mais, bizarrement, « parce que nous ne faisons pas de distinctions ethniques ». Pour un procureur, c'était à coup sûr une phrase étonnante pour commencer un discours d'ouverture ; elle se révéla être la phrase clé de son réquisitoire. Celui-ci était en effet construit sur les souffrances des Juifs et non sur les actes d'Eichmann. La distinction serait d'ailleurs, selon M. Hausner, de peu d'importance puisqu'« il n'y avait eu qu'un homme à s'occuper presque uniquement des Juifs, un homme dont l'affaire avait été leur destruction et dont le rôle, dans l'installation au pouvoir de ce régime inique, s'était borné aux seules affaires juives. Cet homme, c'était Adolf Eichmann ». N'était-il pas logique de présenter à la cour toutes les souffrances que subirent les Juifs (souffrances qui, bien entendu, ne furent jamais mises en question) et de chercher ensuite les preuves qui, d'une façon ou d'une autre, établiraient la relation entre Eichmann et ce qui s'était passé ? Au procès de Nuremberg, où les accusés avaient été « condamnés pour des crimes contre les membres de différents pays », il n'avait pas été question de la tragédie juive pour la simple raison qu'Eichmann n'était pas là . M. Hausner croyait-il vraiment qu'au procès de Nuremberg on aurait prêté une attention plus grande au destin des Juifs si Eichmann s'était trouvé sur le banc des accusés ? Ce n'est guère probable. M. Hausner pensait, comme presque tout le monde en Israël, que seul un tribunal juif pouvait rendre justice aux Juifs, et que c'était l'affaire des Juifs de juger leurs ennemis. De là l'hostilité quasi générale en Israël dès qu'on faisait la moindre allusion à un tribunal international qui eût jugé Eichmann non pour ses crimes commis « contre le peuple juif » mais pour ses crimes commis contre l'humanité sur le corps du peuple juif. De là cette étrange vantardise : « nous ne faisons aucune distinction ethnique », moins étrange en Israël apparemment, où les lois rabbiniques [1025] régissent le statut personnel des citoyens juifs de telle manière qu'un Juif ne peut épouser une non-Juive[1] ; les mariages conclus à l'étranger sont reconnus mais les enfants nés de mariages mixtes sont, aux yeux de la loi, illégitimes (alors que sont légitimes les enfants nés hors mariage mais dont les deux parents sont juifs) ; et si quelqu'un se trouve avoir une mère non juive il ne peut ni se marier ni se faire enterrer. Le scandale de cette situation est devenu plus criant depuis qu'en 1953 une part considérable de la compétence en matière de loi familiale a été transférée aux tribunaux laïques. Les femmes peuvent désormais hériter et elles jouissent en général d'un statut égal à celui des hommes. Ce n'est donc pas exactement le respect de la foi ou le pouvoir d'une minorité religieuse fanatique qui empêche le gouvernement d'Israël de remplacer la loi rabbinique par une compétence laïque en matière de mariage et de divorce. Qu'ils soient religieux ou non, les citoyens d'Israël semblent être d'accord pour souhaiter qu'une loi interdise les mariages mixtes, et c'est surtout pour cette raison - les fonctionnaires israéliens l'admettaient volontiers en dehors de la salle d'audience - qu'ils s'accordent aussi pour ne pas souhaiter de constitution écrite dans laquelle une loi de ce genre soit inscrite noir sur blanc, ce qui serait embarrassant (« L'argument contre le mariage civil, c'est qu'il diviserait la maison d'Israël ; et qu'il séparerait les Juifs de ce pays de ceux de la Diaspora », comme le disait récemment Philip Gillon dans Jewish Frontier.) Quelles qu'en fussent les raisons, il est certain qu'il y avait quelque chose de stupéfiant dans la naïveté avec laquelle le procureur dénonça les lois infâmes de Nuremberg qui, en 1935, avaient interdit le mariage mixte et les rapports sexuels entre Juifs et Allemands. Les mieux informés parmi les correspondants étaient bien conscients de cette ironie, mais ils n'en parlèrent pas dans leurs reportages. Ce n'était pas le moment, pensaient-ils, de dire aux Juifs ce que les lois et les institutions de leur propre pays pouvaient avoir d'injuste.
Si le public du procès devait être le monde entier, et la pièce, l'immense panorama des souffrances juives, la réalité se révéla en dessous de ce qu'on attendait et des buts qu'on poursuivait. Passé les quinze premiers jours, les journalistes ne furent plus fidèles au rendez-vous et le public changea radicalement. Il était supposé se composer maintenant d'Israéliens, de ceux qui étaient trop jeunes pour connaître cette histoire ou à qui on ne l'avait jamais racontée, les Juifs orientaux, par exemple. Le procès était censé leur montrer ce que cela signifiait que de vivre parmi les non-Juifs, et les convaincre qu'un Juif ne pouvait vivre honorablement et en toute sécurité qu'en Israël.
[1027] Ainsi ce procès ne devint jamais une pièce de théâtre, mais le spectacle que Ben Gourion avait en tête au début eut lieu, ou plutôt ce sont les « leçons » dont il pensait qu'il fallait les prodiguer aux Juifs et aux non-Juifs, aux Israéliens et aux Arabes, bref, au monde entier, qui eurent lieu. Ces enseignements à tirer d'un même spectacle devaient être différents selon leurs destinataires. Ben Gourion les avait esquissés avant le début du procès dans une série d'articles destinés à expliquer pourquoi Israël avait enlevé l'accusé. Il y avait la leçon pour le monde non juif: « Nous voulons établir devant tous les pays du monde comment des millions d'êtres humains, parce qu'ils se trouvaient être juifs, et un million de bébés, parce qu'ils se trouvaient être des bébés juifs, ont été assassinés par les nazis. » Ou encore, dans les termes de Davar, l'organe du Mapai, le parti de M. Ben Gourion : « Que l'opinion mondiale le sache, que l'Allemagne nazie n'était pas la seule responsable de l'extermination de six millions de Juifs européens. » Ou encore, selon les termes de Ben Gourion lui-même : « Nous voulons que tous les pays du monde le sachent [...] et qu'ils aient honte. » Quant aux Juifs de la Diaspora, ils devaient se souvenir que le judaïsme, « vieux de quatre mille ans, avec ses créations spirituelles, sa quête morale et ses aspirations messianiques » avait toujours « affronté un monde hostile » ; que les Juifs avaient dégénéré au point d'aller à la mort comme des moutons à l'abattoir, et que seule la création d'un État juif avait permis aux Juifs de « rendre coup pour coup » - ce que les Israéliens avaient fait au cours de leur guerre d'indépendance, dans l'aventure de Suez, et dans les incidents quasi quotidiens aux frontières menacées d'Israël. Et s'il fallait montrer aux Juifs résidant hors d'Israël la différence entre l'héroïsme des Israéliens et l'humble soumission des Juifs, il y avait aussi une leçon pour ceux qui vivaient à l'intérieur d'Israël : « La génération d'Israéliens qui a grandi [1028] après l'Holocauste » risquait de desserrer ses liens avec le peuple juif, et implicitement, avec sa propre histoire. « Il faut que notre jeunesse garde en mémoire ce qui est arrivé au peuple juif. Nous voulons qu'elle connaisse les faits les plus tragiques de notre histoire. » L'on donnait, enfin, une des raisons pour lesquelles Eichmann comparaissait devant un tribunal : « Pour dénicher d'autres nazis - et mettre en lumière, par exemple, les rapports entre les nazis et certains dirigeants arabes. » Si ces raisons avaient été les seules à justifier la comparution d'Adolf Eichmann devant le tribunal de district de Jérusalem, le procès aurait été un échec sur bien des plans. Par certains côtés, ces leçons étaient superflues, par d'autres elles induisaient carrément en erreur. L'antisémitisme a été discrédité grâce à Hitler, sinon pour toujours du moins pour le moment ; non pas parce que les Juifs sont devenus plus populaires tout à coup, mais parce que, pour reprendre les termes de M. Ben Gourion lui-même, la plupart des gens « se sont rendus compte que de nos jours l'antisémitisme peut conduire à la chambre à gaz et à la fabrique de savon ». La leçon destinée aux Juifs de la Diaspora était également superflue, ils n'avaient guère besoin de la grande catastrophe dans laquelle périt le tiers de leur peuple pour être convaincus de l'hostilité du monde. La conviction que l'antisémitisme existe partout et de tout temps n'a pas seulement été le facteur idéologique le plus puissant, depuis l'affaire Dreyfus, qui ait animé le mouvement sioniste ; elle fut aussi la raison sans laquelle la bonne volonté de la communauté juive allemande à négocier avec les autorités nazies dans les premiers temps du régime resterait inexplicable. (Inutile d'ajouter qu'un gouffre séparait ces négociations de la collaboration postérieure des Judenräte (en)) . Il n'était pas encore question de problèmes moraux, il s'agissait seulement de prendre une décision politique, dont le « réalisme » était discutable : l'aide « concrète », tel était l'argument, valait mieux qu'une dénonciation « abstraite ».
[1039] La loi de 1950 sur le jugement des nazis et de leurs collaborateurs, sous le coup de laquelle tombait Eichmann, prévoyait qu'« une personne ayant commis un de ces [...] délits [...] est passible de la peine de mort ». À tous les chefs d'accusation Eichmann plaida « non coupable dans le sens de l'accusation ».
Dans quel sens se croyait-il donc coupable ? Au cours du long contre-interrogatoire, selon lui « le plus long qu'on ait jamais connu », ni la défense, ni l'accusation, ni même aucun des trois juges ne prirent jamais la peine de lui poser cette question évidente. Son avocat, Robert Servatius de Cologne, engagé par Eichmann et payé par le gouvernement israélien (conformément au précédent des procès de Nuremberg, où tous les avocats de la défense avaient été payés par le tribunal des puissances victorieuses), répondit à la question dans une interview accordée à la presse : « Eichmann se sent coupable devant Dieu et non devant la loi » ; mais cette réponse ne fut jamais confirmée par l'accusé lui-même. Apparemment la défense eût préféré qu'il plaidât non coupable, au motif que, dans le cadre du système juridique nazi alors en vigueur, il n'avait rien fait de mal ; qu'on l'accusait non de crimes mais « d'actes d'État » sur lesquels aucun autre État n'avait juridiction (par in parent imperium non habet) ; qu'il avait été de son devoir d'obéir et que - selon les termes employés par Servatius - il avait commis des actes « pour lesquels vous êtes décoré si vous êtes vainqueur et envoyé à l'échafaud si vous êtes vaincu ». (De même, Goebbels avait déclaré en 1943 : « Nous entrerons dans l'histoire soit comme les plus grands hommes d'État de tous les temps, soit comme les plus grands criminels. »)
[1043] Pendant tout le procès, Eichmann essaya, sans grand succès, de clarifier cette deuxième partie de sa justification : « Non coupable au sens de l'accusation. » L'accusation supposait non seulement qu'il avait agi intentionnellement - ce qu'il ne niait pas ; mais aussi que ses mobiles avaient été abjects et qu'il avait parfaitement conscience de la nature criminelle de ses actes. En ce qui concerne les « mobiles abjects », il était persuadé qu'au plus profond de lui-même il n'était pas ce qu'il appelait un innerer Schweinehund, un véritable salaud ; quant à sa conscience, il se souvenait parfaitement qu'il n'aurait eu mauvaise conscience que s'il n'avait pas exécuté les ordres - ordres d'expédier à la mort des millions d'hommes, de femmes et d'enfants, avec un grand zèle et le soin le plus méticuleux. De l'aveu général, tout cela était difficile à accepter. Une demi-douzaine de psychiatres avaient certifié qu'il était « normal ». « Plus normal, en tout cas, que je ne le suis moi-même après l'avoir examiné », s'exclama l'un d'eux, paraît-il, tandis qu'un autre découvrit que l'ensemble de son attitude psychologique, son comportement à l'égard de sa femme et de ses enfants, de son père et de sa mère, de ses frères, sœurs et amis, étaient « non seulement normaux mais tout à fait recommandables » - enfin le pasteur qui lui rendait visite régulièrement en prison, à l'issue des délibérations de la Cour suprême qui firent suite à son appel, rassura tout le monde en déclarant qu'Eichmann était « un homme qui a des idées très positives ». Mais derrière la comédie des experts en âme humaine, il y avait un fait incontestable : Eichmann n'était pas fou au sens psychologique du terme et encore moins au sens juridique. (Les révélations récentes de M. Hausner dans le Saturday Evening Post, concernant « des éléments qu'il ne pouvait divulguer pendant le procès », vont à l'encontre [1044] des informations répandues officieusement à Jérusalem. Les psychiatres, nous dit-on maintenant, auraient prétendu qu'Eichmann était « un homme obsédé par un désir dangereux et insatiable de tuer », qu'il avait « une personnalité perverse et sadique ». Dans ce cas, sa place aurait été dans un asile d'aliénés.) Pire, ce n'était sûrement pas un cas de haine morbide des Juifs, d'antisémitisme fanatique, ni d'endoctrinement d'aucune sorte. Lui, « personnellement », n'avait jamais rien eu contre les Juifs ; au contraire, il avait de nombreuses « raisons personnelles » de ne pas les haïr. Il y avait, certes, des antisémites fanatiques parmi ses amis les plus proches, par exemple, Là szlo Endre (en), secrétaire d'État responsable des affaires politiques (juives) en Hongrie, qui fut pendu à Budapest en 1946 ; mais, d'après Eichmann, ce n'était rien de plus que quelque chose du genre « certains de mes meilleurs amis sont des antisémites ».
Hélas, personne ne le crut. Le procureur ne le crut pas, parce que ce n'était pas son rôle. L'avocat de la défense n'y prêta aucune attention car, contrairement à Eichmann, les problèmes de conscience ne l'intéressaient manifestement pas. Et les juges ne le crurent pas, parce qu'ils étaient trop bons, et peut-être aussi trop conscients des fondements mêmes de leur métier, pour admettre qu'une personne moyenne, « normale », ni faible d'esprit, ni endoctrinée, ni cynique, puisse être absolument incapable de distinguer le bien du mal. Parce qu'il avait menti de temps en temps, ils préférèrent conclure qu'il était un menteur - et passèrent à côté du plus grand défi moral et même juridique posé par toute cette affaire. Leur argumentation était fondée sur l'hypothèse que l'accusé, comme toutes les « personnes normales », avait dû être conscient de la nature criminelle de ses actes ; Eichmann Eichmann était en effet normal dans la mesure où « il n'était pas une exception dans le régime nazi ». Cependant, dans les conditions du IIIème Reich, il n'y a que de la part d'« exceptions » qu'on pouvait attendre une réaction « normale ». Cette simple vérité créait un dilemme auquel les juges ne pouvaient pas échapper et qu'ils ne pouvaient pas trancher non plus.
[1050] Petite feuille prise dans le tourbillon du temps, il fut balayé de la Schlaraffia (en), pays de rêve impossible où les tables étaient dressées par magie et où les poulets rôtis volaient jusque dans votre bouche - ou, plus exactement, balayé de cette confrérie de philistins respectables, avec leurs diplômes, leurs carrières assurées et leur « humour raffiné », et dont le pire vice semble avoir été un irrépressible désir de faire des farces - jusque dans les colonnes en marche du Reich de Mille Ans qui dura exactement douze ans et trois mois. En tout cas, il n'entra pas au parti par conviction, et ne fut jamais convaincu par lui - chaque fois qu'on lui demandait de donner ses raisons, il répondait avec gêne par les mêmes clichés sur le traité de Versailles et le chômage ; ou plutôt, comme il le précisa devant le tribunal, « c'était comme si j'avais été avalé par le parti alors que je ne m'y attendais pas et sans que je l'aie décidé auparavant. Cela arriva si vite, si brusquement ». N'ayant eu ni le temps ni encore moins le désir d'être correctement informé, il ignorait jusqu'au programme du parti et n'avait jamais lu Mein Kampf. Kaltenbrunner lui avait dit : pourquoi ne pas entrer dans la SS ? Il avait répondu : pourquoi pas ? Voilà comment cela s'était passé et ce fut à peu près tout.
Bien sûr que ce n'était pas tout. Ce qu'Eichmann manqua de dire au président du tribunal lors du contre-interrogatoire, c'est qu'il avait été un jeune homme ambitieux qui en avait eu assez de son travail de représentant de commerce avant même que la Compagnie des pétroles Vacuum en ait eu assez de lui. Dans sa vie monotone, vide de sens et dépourvue d'importance, le vent avait soufflé pour le projeter dans ce qu'il croyait être l'Histoire. Il s'agissait en fait d'un Mouvement qui ne s'arrêtait jamais et dans lequel un homme comme lui - déjà un raté aux yeux de sa classe sociale, de sa famille et donc à ses propres yeux aussi - pouvait repartir de zéro et faire, enfin , carrière. Et s'il n'a [1051] pas toujours aimé ce qu'il avait à faire (par exemple, répartir les gens pour les envoyer à la mort par trains entiers, plutôt que de les forcer à émigrer), s'il devina, assez tôt, que toute cette histoire finirait mal, et que l'Allemagne perdrait la guerre ; si tous ses projets les plus chers furent réduits à néant (l'évacuation des Juifs européens à Madagascar, l'établissement d'un territoire juif dans la région de Nisko en Pologne, la tentative d'entourer son bureau berlinois d'installations défensives méticuleusement conçues afin de repousser les tanks russes) ; et si, à son immense « tristesse et chagrin », il ne s'éleva jamais au-dessus du grade de SS Obersturmbannführer (un rang équivalent à celui de lieutenant-colonel) - bref, si, à part l'année qu'il passa à Vienne, sa vie fut remplie de frustrations, il n'oublia jamais quelle aurait été l'alternative. Que ce soit en Argentine, où il menait la triste vie d'un réfugié, ou encore devant le tribunal de Jérusalem, alors qu'il était déjà perdu, à quiconque lui demandant ce qu'il aurait préféré, il aurait sans doute toujours répondu : être pendu comme Obersturmbannführer a.D. (retraité) plutôt que finir une vie tranquille et normale comme représentant de commerce pour la Compagnie des pétroles Vacuum.
[1068] Le cas Eichmann n'est pas celui du criminel ordinaire qui ne peut parvenir à se protéger de la réalité d'un monde non criminel que dans les limites étroites de son gang. Pour se persuader qu'il ne mentait ni aux autres ni à lui-même, Eichmann n'avait qu'à évoquer le passé, car il y avait eu autrefois une parfaite harmonie entre lui et le monde dans lequel il vivait. Et cette société allemande, qui comptait quatre-vingts millions d'âmes, s'était défendue, elle aussi, contre la réalité et contre les faits avec exactement les mêmes moyens, la même automystification, les mensonges et la stupidité, qui étaient maintenant enracinées dans l'esprit d'Eichmann. Ces mensonges changeaient d'année en année, et se contredisaient souvent ; en outre, ils n'étaient pas nécessairement les mêmes pour les différentes branches de la hiérarchie du parti ou pour le peuple en général. Mais la pratique de l'automystification, qui était quasiment une condition morale de la survie, était devenue tellement courante que, même aujourd'hui, dix-huit ans après l'effondrement du régime nazi, alors que la plus grande partie du contenu exact de ses mensonges a été oubliée, il est parfois difficile de ne pas croire que le mensonge est devenu partie intégrante du caractère national allemand. Pendant la guerre, le mensonge qui eut le plus d'efficacité sur l'ensemble du peuple allemand, est le slogan de la « bataille du destin pour le peuple allemand » [der Schicksalskampf des deutschen Volkes] ; lancé par Hitler ou Goebbels, il suggérait, premièrement, que cette guerre n'était pas une guerre ; deuxièmement que c'était le destin, et non l'Allemagne, qui l'avait commencée ; et, troisièmement, que c'était une question de vie ou de mort pour les Allemands qui devaient anéantir leurs ennemis ou être anéantis eux-mêmes.
La stupéfiante complaisance avec laquelle, en Argentine comme à Jérusalem, Eichmann reconnaissait ses crimes, était moins l'effet de sa propre capacité criminelle d'automystification que de l'ambiance de mensonge systématique caractéristique de l'atmosphère générale, et généralement acceptée, du IIIème Reich. « Bien sûr », il avait joué un rôle dans l'extermination des Juifs ; bien sûr, « ils n'auraient pas été livrés à la boucherie s'il ne les avait pas transportés ». « Qu'y a-t-il donc à "reconnaître" ? » demandait-il. Maintenant, poursuivait-il, il « aimerait faire la paix avec [ses] anciens ennemis » - un sentiment qu'il partageait non seulement avec Himmler, qui l'avait exprimé au cours de la [1069] dernière année de guerre ; avec le chef du Front du travail Robert Ley (qui, avant de se suicider à Nuremberg, avait proposé la constitution d'un « comité de conciliation » composé des nazis responsables des massacres et des survivants juifs) ; mais aussi, si incroyable que cela puisse paraître, avec bon nombre d'Allemands ordinaires qu'on entendit s'exprimer exactement dans les mêmes termes à la fin de la guerre. Ce scandaleux cliché ne leur était plus communiqué d'en haut, c'était une expression toute faite qu'ils fabriquaient eux-mêmes, aussi dépourvue de réalité que les clichés sur lesquels le peuple avait vécu pendant douze ans ; et l'on pouvait presque observer l'« extraordinaire sentiment d'euphorie » qu'une telle parole donnait à celui qui la prononçait, au moment où elle jaillissait de sa bouche.
L'esprit d'Eichmann était bourré de ce genre de phrases. Il apparut que sa mémoire n'était pas tout à fait fiable sur ce qui s'était vraiment passé ; dans un de ses rares moments d'exaspération, le juge Landau demanda à l'accusé : « De quoi pouvez-vous vous souvenir ? » (si vous ne vous souvenez pas des discussions sur les différentes manières de tuer dont il fut question à ce qu'on appelle la conférence de Wannsee) et la réponse était, naturellement, qu'Eichmann se souvenait assez bien des tournants décisifs de sa propre carrière mais que ceux-ci ne coïncidaient pas nécessairement avec les tournants décisifs de l'histoire de l'extermination des Juifs, ou de l'histoire tout court (Il avait toujours du mal à se souvenir de la date exacte du déclenchement de la guerre, ou de l'invasion de la Russie.) Mais l'essentiel est qu'il n'a jamais oublié une seule de ses propres phrases qui, à un moment ou à un autre, lui avaient procuré un « sentiment d'euphorie ». C'est pourquoi à chaque fois que les juges tentèrent de faire appel à sa conscience, pendant le contre-interrogatoire, ils rencontrèrent de l'« euphorie » et furent scandalisés autant que déconcertés lorsqu'ils apprirent que, pour chaque période de sa vie et pour chacune de ses activités, l'accusé disposait d'un cliché euphorisant. Dans son esprit, il n'y avait pas de contradiction entre « je sauterai dans ma tombe en riant », expression convenant à la fin de la guerre, et « je me pendrais avec plaisir en public en guise d'avertissement exemplaire à tous les antisémites de la terre », qui, dans des circonstances radicalement différentes, remplissait exactement la même fonction de lui remonter le moral.
Pendant le procès, ces habitudes d'Eichmann créèrent d'énormes difficultés - moins pour Eichmann lui-même que pour ceux qui étaient venus l'accuser, le défendre, le juger ou faire un reportage sur lui. Pour tout cela, il était indispensable de le prendre au sérieux, et c'était très difficile, à moins d'emprunter la voie la plus facile pour résoudre [1070] la contradiction entre l'indicible horreur des actes et l'incontestable ridicule de l'homme qui les avait perpétrés et décider qu'il était un menteur intelligent et calculateur - ce qu'il n'était manifestement pas. Ses propres convictions là -dessus étaient loin d'être modestes : « Je suis capable de dire la vérité dans la mesure où cela ne dépend que de moi ; c'est un des rares dons que m'ait faits le destin. » Il s'était attribué cette vertu avant même que le procureur voulût lui faire endosser des crimes qu'il n'avait pas commis. Dans les notes décousues qu'il rédigea au hasard de la plume en Argentine lorsqu'il se préparait à être interviewé par Sassen, quand il était encore, comme il le précisa lui-même à l'époque, « en pleine possession de ma liberté physique et psychologique » - il avait lancé un avertissement invraisemblable « aux historiens futurs, afin qu'ils soient assez objectifs pour ne pas s'éloigner du chemin de la vérité qui est consignée ici » - invraisemblable parce que chaque ligne de ces gribouillages montre sa totale ignorance de tout ce qui n'était pas lié directement, techniquement et bureaucratiquement, à son travail et montre aussi une mémoire extraordinairement défaillante.
Malgré tous les efforts de l'accusation, tout le monde pouvait voir que cet homme n'était pas un « monstre » ; mais il était vraiment difficile de ne pas présumer que c'était un clown. Et comme une telle présomption aurait été fatale à toute l'entreprise, comme il était aussi assez difficile de la soutenir vu les souffrances qu'Eichmann et ses semblables avaient infligées à des millions de personnes, ses pires clowneries passèrent quasiment inaperçues et l'on n'en rendit jamais compte. Que pouvait-on faire avec un homme qui déclara tout d'abord, avec une grande emphase, que la seule chose qu'il avait apprise au cours d'une vie mal vécue était qu'il ne faut jamais prêter serment (« Aujourd'hui, aucun homme, aucun juge ne pourrait jamais m'amener à prêter serment, à déclarer quelque chose sous serment en tant que témoin. Je refuse, je refuse pour des raisons d'ordre moral. Puisque mon expérience m'a appris que celui qui est fidèle à son serment doit un jour en subir les conséquences, j'ai décidé une fois pour toutes qu'aucun juge au monde, aucune autorité ne parviendra jamais à me faire prêter serment, à témoigner sous serment. Je ne le ferai pas de mon plein gré, et personne ne pourra m'obliger à le faire ») et qui, après qu'on lui eut explicitement dit que, s'il désirait témoigner pour sa défense, il pourrait le faire « sous serment ou non », répondit sans hésiter qu'il préférait témoigner sous serment ? Ou qui, à plusieurs reprises et, avec de grandes démonstrations d'émotion, assura à la cour, comme auparavant à l'officier de police, que le pire pour lui serait d'essayer de fuir ses [1071] véritables responsabilités, de sauver sa peau, d'implorer la miséricorde - et qui, sur les instructions de son avocat, soumit au tribunal un document manuscrit contenant un appel à la clémence ?
Pour ce qui concernait Eichmann, ces questions en revenaient à des d'états d'âme changeants, et tant qu'il était capable de trouver, dans sa mémoire ou sous l'impulsion du moment, une expression toute faite et euphorisante pour les accompagner, il était plutôt content, sans jamais se rendre compte de quelque « incohérence » que ce soit. Comme nous le verrons plus tard, il conserva jusqu'à l'heure de sa mort cet horrible don de se consoler avec des clichés.
[1100] Toute correspondance sur [le meurtre de masse] était soumise à des « règles de langage » très strictes et, exception faite pour les rapports des Einsatzgruppen, on trouve rarement, dans les documents des mots crus tels qu'« extermination », « liquidation » ou « tuerie ». À leur place, [1101] des noms de code étaient prescrits : pour « tuerie » on devait dire « Solution finale », « évacuation » (Aussiedlung) ou « traitement spécial » (Sonderbehandlung) ; quand il ne s'agissait pas des Juifs qu'on envoyait à Theresienstadt, le « ghetto des vieillards » pour les Juifs privilégiés - on parlait alors d'un « changement de résidence » - la déportation était rebaptisée « réinstallation » (Umsiedlung) ou encore « travail à l'Est » (Arbeitseinsatz im Osten), dans la mesure où les Juifs ont souvent été temporairement réinstallés dans des ghettos tout comme une certaine partie d'entre eux fut temporairement utilisée pour le travail forcé. Dans certaines circonstances, il s'avéra nécessaire d'apporter de légères modifications aux règles de langage. C'est ainsi qu'un haut responsable des Affaires étrangères proposa que, dans toute correspondance avec le Vatican, on parle du meurtre des Juifs en termes de « solution radicale » ; l'idée était ingénieuse, car le gouvernement catholique fantoche de Slovaquie, mis en place avec l'appui du Vatican, n'avait pas été, aux yeux des nazis, « suffisamment radical » dans sa législation antijuive : il avait commis l'« erreur fondamentale » de promulguer des lois contre les Juifs et d'en exclure les Juifs baptisés. Les « porteurs de secrets » ne pouvaient donc parler un langage non codé qu'entre eux, et il est peu probable qu'ils l'aient fait pendant qu'ils vaquaient à leurs tâches meurtrières quotidiennes, ou devant leurs sténodactylos et autres employés de bureau. Quelle que fût la raison de ces « règles de langage », elles contribuèrent considérablement au maintien de l'ordre et de l'équilibre mental dans les nombreux services spécialisés dans les fonctions les plus diverses dont la coopération était indispensable en la matière. Mieux encore, l'expression « règles de langage » (Sprachregelung) était elle-même un nom de code ; en langage ordinaire, on appellerait cela un mensonge. En effet, lorsqu'un « porteur de secrets » était envoyé à la rencontre de quelqu'un venant du monde extérieur, on lui donnait, en même temps que les ordres, ses « règles de langage » - comme, par exemple, Eichmann, lorsqu'il fit visiter le ghetto de Theresienstadt aux représentants suisses de la Croix-Rouge internationale. Dans ce dernier cas, il s'agissait d'un mensonge à propos d'une soi-disant épidémie de typhus qui aurait fait rage au camp de concentration de Bergen-Belsen que ces messieurs voulaient aussi visiter. L'effet exact produit par ce système de langage n'était pas d'empêcher les gens de savoir ce qu'ils faisaient, mais de les empêcher de mettre leurs actes en rapport avec leur ancienne notion « normale » du meurtre et du mensonge. Par sa grande sensibilité aux expressions toutes faites et aux slogans, ainsi que par son incapacité à s'exprimer en langage ordinaire, Eichmann était le sujet idéal pour les « règles de langage ».
[1102] Ce système ne constituait cependant pas un bouclier infaillible contre la réalité, comme Eichmann allait bientôt s'en rendre compte. Il se rendit à Lublin pour voir le Brigadeführer Odilo Globocnik (en), ancien Gauleiter[2] de Vienne - malgré ce que l'accusation prétendit, ce n'était certainement pas pour « l'informer personnellement que l'ordre secret d'extermination physique des Juifs avait été donné », information que Globocnik avait certainement dû avoir avant Eichmann - et il utilisa l'expression « Solution finale » comme une sorte de mot de passe identificateur. [...] Globocnik fut très aimable et lui fit faire un tour avec un de ses subordonnés. Ils arrivèrent à une route qui traversait une forêt. À droite se trouvait une maison ordinaire, où logeaient des ouvriers. Un capitaine de la police d'ordre vint les saluer (c'était peut-être le Kriminalkommissar Christian Wirth (en) en personne qui était responsable des aspects techniques de gazage des « incurables » en Allemagne, sous les auspices de la chancellerie du Führer), il leur montra certaines petites cabanes en bois et « d'une voix rauque, vulgaire, fruste», se mit à expliquer, « que [1103] la mise en marche du moteur d'un sous-marin russe avait été parfaitement insonorisée, que les gaz pénétreraient à l'intérieur du bâtiment et que les Juifs seraient empoisonnés. Moi aussi, je trouvais cela monstrueux. Je ne suis pas assez dur pour supporter un pareil récit sans réagir [...]. Encore aujourd'hui, je suis absolument incapable de regarder une blessure béante. C'est comme ça que je suis et on m'a très souvent dit que je n'aurais jamais pu devenir médecin. Je me souviens encore que je me suis représenté tout ça, et que j'ai eu un malaise, comme si je venais d'être en proie à une grande agitation. Ce genre de chose arrive à tout le monde et ça vous laisse un certain tremblement à l'intérieur ».
Eh bien, il a eu de la chance, car il n'avait vu que l'ébauche de ce qui allait devenir les chambres à monoxyde de carbone de Treblinka, un des six camps de la mort de l'Est, dans lesquelles plusieurs centaines de milliers de personnes allaient périr. Peu après cette visite, en automne de la même année, son supérieur immédiat, Müller, l'envoya inspecter le centre de mise à mort du Warthegau, région occidentale de la Pologne, incorporée dans le Reich. Le camp de la mort était situé à Kulm (Chelmno, en polonais). C'est là qu'en 1944, plus de trois cent mille Juifs venus d'un peu partout en Europe et qu'on avait d'abord « réinstallés » dans le ghetto de Lódz furent tués. À Chelmno, l'extermination battait déjà son plein, mais la méthode était différente ; on n'utilisait pas des chambres à gaz mais des camions mobiles à gaz. Voilà ce que vit Eichmann : les Juifs étaient rassemblés dans une grande pièce, on leur dit de se déshabiller ; puis un camion arriva et s'arrêta juste à l'entrée de la salle et l'on dit aux Juifs nus de monter dedans. On ferma les portes et le camion démarra. « Je ne peux pas dire [combien de Juifs montèrent], je regardais à peine. Je ne pouvais pas ; je ne pouvais pas ; j'en avais assez. Les hurlements, et [...] j'étais trop bouleversé, et tout ça, comme je l'ai raconté par la suite à Müller ; il n'a pas tiré grand profit de mon rapport. Ensuite j'ai suivi le camion, en voiture, et alors j'ai vu quelque chose de plus horrible que tout ce que j'avais vu jusque-là . Le camion se dirigea vers un fossé béant, on ouvrit les portes et on jeta les corps qui semblaient encore en vie, tant leurs membres étaient lisses. Ils furent précipités dans le fossé, et je vois encore l'homme habillé en civil qui leur arrachait les dents avec des pinces de dentiste. Alors je suis parti - j'ai sauté dans ma voiture et je n'ai plus ouvert la bouche. À partir de ce jour-là , il m'arrivait de rester assis des heures à côté de mon chauffeur sans échanger un seul mot avec lui. Là , j'en avais eu assez. J'étais achevé. Je me rappelle seulement qu'un médecin en salopette blanche m'a dit de regarder par un [1104] trou dans le camion quand ils y étaient encore. J'ai refusé. Je ne pouvais pas. Il fallait que je m'en aille. »
Peu après, il devait voir quelque chose d'encore plus horrible. Cela produisit quand Müller l'envoya à Minsk, en Biélorussie, en lui disant « À Minsk ils fusillent les Juifs. Faites-moi un rapport là -dessus. » Il y alla et, dans un premier temps, il a vraisemblablement pensé qu'il avait de la chance, car « l'affaire était presque terminée » au moment où il arriva, ce qui lui fit grand plaisir. « Seuls quelques jeunes tireurs d'élite visaient un grand fossé où ils prenaient les crânes des morts pour cible. » Il vit quand même, « et c'était bien assez pour moi, une femme aux bras écartelés, alors mes genoux ont flanché et je suis reparti ». En conduisant sur le chemin du retour, il eut l'idée de s'arrêter à Lwów ; une bonne idée, semblait-il, car Lwów (ou Lemberg) avait été une ville autrichienne et, lorsqu'il arriva, il eut sa « première vision agréable après toutes ces horreurs. Il s'agissait de la gare construite en l'honneur du soixantième anniversaire du règne de François-Joseph » - une époque qu'Eichmann avait toujours « adorée » car il en avait toujours entendu dire tellement de bien dans la maison familiale et on lui avait dit aussi que des parents de sa belle-mère (nous sommes habitués à comprendre qu'il voulait dire les parents juifs) jouissaient alors d'un bon statut social et gagnaient beaucoup d'argent. La vue de cette gare chassa toutes ses idées noires et il s'en souvenait dans tous ses détails - jusqu'à la plaque commémorative apposée le jour de l'anniversaire. Mais, là , dans cette charmante ville de Lwów, il fit une grave erreur. Il alla voir le commandant local des SS et lui dit: « Eh bien, c'est horrible, tout ce qui se passe par ici ; j'ai dit qu'on transformait des jeunes gens en sadiques. Comment peut-on faire des choses pareilles ? Tirer ainsi sur des femmes et des enfants ? C'est impossible. Notre peuple va devenir fou ou aliéné, notre propre peuple. » L'ennui, c'était qu'on faisait à Lwów exactement la même chose qu'à Minsk, et son hôte fut enchanté de lui montrer les lieux, quoique Eichmann tentât poliment de s'excuser. C'est ainsi qu'il eut « une autre vision d'horreur. Il y avait un fossé, déjà rempli de terre. Et, de cette terre jaillissait une fontaine de sang. Je n'avais jamais rien vu de pareil. J'en avais assez de cette mission et je rentrai à Berlin et fis mon rapport au Gruppenführer Müller ».
[1122] Les premières chambres à gaz furent construites en 1939, en application d'un décret de Hitler du 1er septembre de la même année, selon lequel « on doit accorder une mort miséricordieuse aux personnes incurables ». (C'est sans doute cette origine « médicale » du gazage qui inspira au Dr Servatius[3] la stupéfiante conviction selon laquelle la mise à mort par le gaz devait être considérée comme « une affaire médicale ».) L'idée elle-même était bien plus ancienne. Dès 1935, Hitler avait déclaré à Gerhard Wagner (en), responsable de la Santé du Reich, que « si la guerre arrivait, il reprendrait et mettrait à exécution cette idée d'euthanasie, car c'était plus facile à faire en temps de guerre ». Le décret visant les malades mentaux fut aussitôt appliqué et, entre décembre 1939 et août 1941, environ cinquante mille Allemands furent exécutés au monoxyde de carbone, dans des institutions où les chambres de la mort étaient camouflées exactement comme elles le furent plus tard à Auschwitz - en salles de douches et en salles de bains. Mais ce programme fut un fiasco. Il était impossible de garder les gazages secrets vis-à -vis de la population allemande environnante ; il y eut des protestations de tous les côtés émanant de gens qui n'avaient sans doute pas encore atteint la compréhension « objective » de la nature de la médecine et du devoir du médecin. Les gazages à l'Est - ou pour parler comme les nazis « le moyen humain » de tuer « en accordant aux gens une mort miséricordieuse » - commencèrent quasiment le jour même où l'on cessa de gazer en Allemagne. Les hommes qu'on avait fait travailler au programme d'euthanasie en Allemagne étaient maintenant envoyés à l'Est pour construire les nouvelles installations destinées à exterminer des peuples entiers - c'est alors seulement que ces hommes qui venaient soit de la chancellerie de Hitler soit du département de la Santé du Reich furent placés sous l'autorité administrative de Himmler.
Des diverses « règles de langage » méticuleusement mises au point pour tromper et pour camoufler, nulle n'eut un effet plus décisif sur l'état [1123] d'esprit des tueurs que ce premier décret du temps de guerre émis par Hitler, dans lequel on avait remplacé le mot « meurtre » par l'expression « accorder une mort miséricordieuse ». Lorsque l'officier de police demanda à Eichmann si l'ordre d'éviter « des souffrances inutiles » n'avait pas un côté ironique, puisque de toute façon ces gens étaient destinés à mourir, il ne comprit même pas la question, tellement la conviction était encore ancrée en lui que le péché impardonnable n'était pas de tuer des gens mais de leur infliger des souffrances inutiles. Au cours du procès, il montra des signes indubitables de sincère indignation quand des témoins évoquèrent les atrocités et les actes de cruauté commis par les SS - pourtant, le tribunal et le public dans son ensemble ne parvinrent pas à remarquer ces signes, parce que l'effort considérable qu'il faisait pour se dominer les conduisit à tort à le croire « insensible » et indifférent. Et l'accusation qui provoqua en lui une grande agitation ne fut jamais celle d'avoir envoyé à la mort des millions de personnes, mais seulement celle (écartée par le tribunal) que proféra un témoin, selon laquelle il aurait battu à mort un petit garçon juif. Certes, il avait aussi envoyé des gens dans le secteur des Einsatzgruppen qui fusillaient au lieu d'« accorder une mort miséricordieuse », mais il fut probablement soulagé lorsque, aux stades ultérieurs de l'opération, la fusillade se révéla superflue en raison des capacités sans cesse accrues des chambres à gaz. Il dut penser aussi qu'à la nouvelle méthode correspondait une amélioration décisive de l'attitude du gouvernement nazi à l'égard des Juifs, puisque, au début du programme de gazage, il avait expressément été établi que les bénéfices de l'euthanasie seraient réservés aux vrais Allemands. Alors que la guerre continuait, qu'une mort violente et horrible faisait rage partout - sur le front russe, dans les déserts d'Afrique, en Italie, sur les plages de France, dans les ruines des villes allemandes -, les centres de gazage (...) devaient réellement faire figure de « fondations charitables pour les soins hospitaliers », comme les appelaient les experts en mort miséricordieuse. De plus, à partir de janvier 1942, on envoya à l'Est des équipes d'euthanasie qui « portaient secours aux blessés, dans la glace comme dans la neige » et bien que ces exécutions de soldats blessés aient été « ultra-secrètes » elles aussi, beaucoup étaient au courant, dont certainement les exécutants de la Solution finale.
On a souvent remarqué qu'on avait dû stopper le gazage des malades mentaux en Allemagne, à cause des protestations émanant de la population et de certains dignitaires ecclésiastiques courageux, mais que personne ne protesta quand le programme passa au gazage des Juifs, [1124] bien que certains des centres de mise à mort fussent situés dans ce qui était alors territoire allemand et environnés de populations allemandes. En fait, il y eut des protestations au début de la guerre ; indépendamment des effets de l'« éducation en matière d'euthanasie » l'attitude envers « une mort sans douleur par le gaz » évolua probablement au cours de la guerre. Ce genre de chose est difficile à prouver ; il n'y a pas de documents à l'appui, car toute l'entreprise était secrète et aucun des criminels de guerre n'en a jamais parlé, ni même les accusés au procès des médecins à Nuremberg, qui puisèrent pourtant dans la littérature internationale de nombreuses citations à ce sujet. Ils avaient peut-être oublié le climat de l'opinion publique dans laquelle ils avaient tué ; peut-être ne se sont-ils jamais souciés de la connaître, puisqu'ils estimaient - à tort - que leur attitude « objective et scientifique » était bien plus avancée que les opinions des gens ordinaires. Dans les journaux tenus pendant la guerre par des hommes dignes de confiance et parfaitement conscients du fait qu'ils étaient restés seuls à éprouver une quelconque indignation, on trouve cependant quelques histoires d'une valeur véritablement inestimable qui ont survécu à la débâcle morale de toute une nation.
Reck-Malleczewen, (...) raconte qu'au cours de l'été 1944 une responsable féminine nazie vint en Bavière parler aux paysans pour leur remonter le moral. Il semble qu'elle n'ait pas perdu beaucoup de temps avec les « armes miraculeuses » et la victoire, elle envisageait la défaite avec franchise, chose dont aucun bon Allemand n'avait à s'inquiéter puisque le Führer, « dans sa grande bonté, avait prévu pour tout le peuple allemand une mort très douce, par le gaz, au cas où la guerre devrait mal finir ». Et l'auteur ajoute : « Oh ! non, je n'invente rien, cette charmante dame n'est pas un mirage, je l'ai vue de mes propres yeux : une femme au teint jaune, la quarantaine, avec des yeux fous [...]. Et qu'est-il arrivé ? Ces paysans bavarois l'ont-ils au moins plongée dans le lac voisin pour rafraîchir un peu son enthousiasme pour la mort ? Ils n'ont rien fait de tout cela. Ils sont rentrés chez eux en hochant la tête. »
Mon autre histoire est encore plus à propos, car elle concerne quelqu'un qui n'est pas leader ni peut-être même membre du parti. Cela se passa à Königsberg, en Prusse-Orientale, une région d'Allemagne très différente, en janvier 1945 : quelques jours avant que les Russes détruisent cette ville, occupent ses ruines, et annexent toute la province. C'est le comte Hans von Lehndorff qui raconte l'histoire dans son Ostpreussisches Tagebuch (1961). Médecin, il était resté dans la ville pour soigner les soldats blessés qu'on ne pouvait évacuer ; il fut [1125] appelé dans un de ces énormes centres d'accueil pour les réfugiés de la campagne déjà occupée par l'armée russe. C'est là qu'il fut abordé par une femme qui lui montra une veine variqueuse qu'elle avait depuis des années, mais qu'elle voulait faire soigner maintenant, parce qu'elle avait le temps. « J'essaie de lui expliquer qu'elle ferait mieux de fuir Königsberg et de remettre le traitement à plus tard. Je lui demande où elle veut aller. Elle ne sait pas, mais elle sait que tout le monde retournera dans le Reich. Puis elle ajoute, à mon grand étonnement: "Les Russes ne nous auront jamais. Le Führer ne le permettra pas. Il nous donnera plutôt le gaz." Je regarde autour de moi à la dérobée, mais personne ne semble trouver cette déclaration extraordinaire. » On a l'impression que cette histoire, comme toutes les histoires vraies, est incomplète. Il aurait dû y avoir une autre voix, de préférence une voix de femme, qui, dans un profond soupir, aurait répondu : et maintenant tout ce bon gaz, qui coûte si cher, on l'a gaspillé pour des Juifs !
[1145] Ce qu'Eichmann dit à propos de cet épisode dans sa dernière déclaration s'avéra encore plus pertinent que la question du Dr Servatius. « Personne, répéta-t-il, ne vint me voir pour me reprocher quoi que ce soit dans l'accomplissement de mon devoir. Le pasteur Grüber lui- même ne le prétend pas. » Puis il ajouta : « Il venait me voir car il cherchait à atténuer les souffrances, mais il n'a effectivement rien objecté à l'accomplissement de mes devoirs en tant que tels. » Le témoignage du pasteur Grüber lui-même fait apparaître qu'il cherchait moins à « atténuer la souffrance » qu'à l'épargner à quelques-uns, en se conformant aux catégories bien établies et antérieurement reconnues par les nazis. Ces catégories avaient été admises sans protester par les Juifs allemands depuis le début. Et l'acceptation de catégories de privilégiés - les Juifs allemands plutôt que les Juifs polonais ; les anciens combattants et les Juifs décorés plutôt que les Juifs ordinaires ; les familles dont les ancêtres étaient nés en Allemagne plutôt que les citoyens récemment naturalisés, etc. - était le point de départ de l'effondrement moral de la société juive respectable. (Puisque aujourd'hui on traite souvent de ces questions comme s'il y avait une loi de la nature humaine poussant chacun à renoncer à sa dignité face au désastre, nous pouvons rappeler l'attitude des anciens combattants juifs français à qui leur gouvernement proposa les mêmes privilèges et qui répondirent: « Nous déclarons solennellement que nous renonçons à toute faveur exceptionnelle que nous vaudrait notre statut d'anciens combattants » [American Jewish Yearbook, 1945].) Inutile de dire que les nazis eux-mêmes ne prirent jamais ces distinctions au sérieux, pour eux un Juif était un Juif, mais les catégories jouèrent un certain rôle même jusqu'à la fin ; car elles contribuèrent à dissiper un certain malaise au sein de la population allemande : seuls les Juifs polonais étaient déportés, seuls les gens qui s'étaient dérobés au service militaire, etc. Ceux qui ne voulaient pas fermer les yeux ont dû comprendre dès le début qu'« accorder quelques exceptions afin de pouvoir d'autant plus facilement confirmer la règle générale était une pratique généralisée » (selon Louis de Jong) (...).
Ce qui était moralement si désastreux dans l'acceptation de ces catégories privilégiées était que toute personne requérant qu'une « exception » soit faite pour elle reconnaissait implicitement la règle, mais ce [1146] qui était moralement si désastreux dans l'acceptation de ces catégories privilégiées était que tout personne requérant qu'une « exception » soit faite pour elle reconnaissait implicitement la règle point semble avoir échappé à ces « hommes bons », Juifs et non-Juifs, qui s'affairaient autour de tous ces « cas d'espèce » pour qui un traitement de faveur pouvait être demandé. C'est sans doute ce qu'on appelle le rapport Kastner (qu'on peut lire en allemand sous le titre : Der Kastner-Bericht über Eichmann Menschenhandel in Ungarn, 1961) qui montre de la façon la plus aveuglante à quel point même les victimes juives avaient admis les critères de la Solution finale. La guerre terminée, Kastner s'enorgueillissait encore d'avoir réussi à sauver des « Juifs éminents », une catégorie officiellement introduite par les nazis en 1942, comme si, pour lui aussi, il allait sans dire qu'un Juif célèbre avait davantage le droit de rester en vie qu'un Juif ordinaire ; pour assumer de telles « responsabilités » - aider les nazis dans leurs efforts pour sélectionner des gens « célèbres » dans la masse anonyme, car il s'agissait de cela - « il fallait plus de courage que pour affronter la mort ». Mais si les Juifs et les non-Juifs qui plaidaient en faveur des « cas d'espèce » n'étaient pas conscients de leur complicité involontaire, une telle reconnaissance implicite de la règle, qui signifiait la mort pour tous les cas non spéciaux, a dû être parfaitement claire pour ceux qui étaient engagés dans l'entreprise meurtrière. Étant sollicités pour faire des exceptions qu'ils accordaient de temps à autre, et s'attirant ainsi de la reconnaissance, ils devaient croire, à tout le moins, qu'ils avaient persuadé leurs adversaires de la légalité de ce qu'ils faisaient.
Le pasteur Grüber et le tribunal de Jérusalem avaient d'ailleurs tort de supposer que les demandes d'exemptions étaient déposées par les seuls adversaires du régime. Comme Heydrich le dit explicitement au cours de la conférence de Wannsee, c'est au contraire le grand nombre d'interventions de ce genre émanant de tous côtés qui poussèrent à l'institution de Theresienstadt comme ghetto pour les catégories privilégiées. Plus tard Theresienstadt devint une vitrine pour visiteurs étrangers et servit à leurrer le monde extérieur, mais à l'origine ce n'était pas sa raison d'être*. [...]
[1146] En Allemagne aujourd'hui, on n'a toujours pas oublié cette notion de Juifs « éminents ». On ne parle plus d'anciens combattants ni d'autres groupes privilégiés, mais on déplore encore le destin de Juifs « célèbres » au détriment de tous les autres. Des voix s'élèvent encore, tout particulièrement au sein de l'élite culturelle, pour déplorer publiquement que l'Allemagne ait obligé Einstein à faire ses bagages, sans se rendre compte que c'était un crime bien plus grand d'avoir tué le petit Hans Cohn du coin, même s'il n'était pas un génie.
[1149] Eichmann eut beaucoup d'occasions de se sentir comme Ponce Pilate, et, au fil des mois et des années, il perdit le besoin de sentir quoi que ce soit. C'était ainsi, c'était la nouvelle loi du pays, fondée sur l'ordre du Führer ; autant qu'il pût en juger, il agissait, dans tout ce qu'il faisait, en citoyen qui obéit à la loi. Il faisait son devoir, répéta-t-il mille fois à la police et au tribunal ; non seulement il obéissait aux ordres, mais il obéissait aussi à la loi. Eichmann soupçonnait vaguement qu'il pouvait y avoir là une distinction importante, mais ni la défense ni les juges ne lui demandèrent d'insister sur ce point. On joua longuement avec les expressions usées jusqu'à la corde d'« ordres supérieurs » ou d'« actes d'État » ; elles avaient dominé toutes les discussions sur ces sujets au procès de Nuremberg, pour la simple raison qu'elles donnaient l'illusion que ce qui est absolument sans précédent pouvait être jugé en fonction de précédents et des critères qui allaient avec. Vu le caractère limité des dons intellectuels d'Eichmann, il était, au procès, certainement le dernier dont on pouvait attendre une élucidation de ces notions et une réflexion autonome. Toujours très soucieux d'être « couvert », il n'avait pas seulement accompli ce qu'il considérait comme les devoirs d'un citoyen qui obéit à la loi, mais il avait aussi agi selon les ordres ; c'est pourquoi il s'embrouilla complètement et finit par insister soit sur les avantages soit sur les inconvénients de l'obéissance aveugle ou « obéissance de cadavre » (Kadavergehorsam) comme il disait lui-même.
Pendant l'interrogatoire de police, on s'aperçut pour la première fois qu'Eichmann soupçonnait vaguement que l'enjeu de toute cette affaire dépassait largement la question du soldat exécutant des ordres clairement criminels dans leur nature et leur intention, lorsque avec une insistance marquée, il déclara soudain qu'il avait vécu toute sa vie selon les préceptes moraux de Kant, et particulièrement selon la définition kantienne du devoir. À première vue, c'était faire outrage à Kant et c'était aussi incompréhensible, dans la mesure où la philosophie morale de Kant est étroitement liée à la faculté humaine de jugement qui exclut l'obéissance aveugle. L'officier de police n'insista pas, mais [1150] le juge Raveh, intrigué ou indigné qu'Eichmann ait osé invoquer le nom de Kant en liaison avec ses crimes, décida d'interroger l'accusé. C'est alors qu'à la stupéfaction générale, Eichmann produisit une définition approximative, mais correcte, de l'impératif catégorique : « Je voulais dire, à propos de Kant, que le principe de ma volonté doit toujours être tel qu'il puisse devenir le principe des lois générales. » (Ce qui n'est pas le cas pour le vol, ou le meurtre, par exemple, car il est inconcevable que le voleur, ou le meurtrier, puisse avoir envie de vivre sous un système de lois qui donnerait aux autres le droit de le voler ou de l'assassiner.) Interrogé plus longuement, il ajouta qu'il avait lu La Critique de la Raison pratique de Kant. Il se mit ensuite à expliquer qu'à partir du moment où il avait été chargé de mettre en œuvre la Solution finale, il avait cessé de vivre selon les principes de Kant ; qu'il le savait, et qu'il s'était consolé en pensant qu'il n'était plus « maître de ses actes », qu'il ne pouvait « rien changer ». Ce que, au tribunal, il ne parvint pas à discerner est le fait qu'à cette « époque de crimes légalisés par l'État », comme il disait maintenant lui-même, il n'avait pas simplement écarté la formule kantienne comme n'étant plus applicable, il l'avait déformée pour lui faire dire maintenant : Agis comme si le principe de tes actes était le même que celui du législateur ou des lois du pays, ou, selon la formulation de « l'impératif catégorique dans le IIIe Reich » donnée par Hans Frank et qu'Eichmann connaissait peut-être : « Agis de telle manière que le Führer, s'il avait connaissance de ton action, l'approuverait » (Die Technik des Staates, 1942, p. 15-16). Certes, Kant n'a jamais rien voulu dire de tel ; pour lui, au contraire, tout homme est législateur dès qu'il commence à agir ; en utilisant sa « raison pratique », l'homme découvre les principes qui peuvent et doivent être les principes de la loi. Mais il est vrai que la déformation inconsciente d'Eichmann correspond à ce qu'il nommait lui-même une adaptation de Kant « à l'usage domestique du petit homme ». Dans un tel usage domestique, tout ce qui reste de l'esprit kantien est l'exigence qu'un homme doit faire plus qu'obéir à la loi, qu'il doit aller au-delà du simple impératif d'obéissance et identifier sa propre volonté au principe qui sous-tend la loi - la source d'où jaillit la loi. Dans la philosophie de Kant, cette source était la raison pratique ; dans l'usage domestique qu'en faisait Eichmann, c'était la volonté du Führer. Pour une bonne part, on peut trouver l'origine du soin horriblement minutieux avec lequel l'exécution de la Solution finale fut conduite - une méticulosité qui frappe généralement l'observateur et qu'il considère comme typiquement allemande ou encore comme caractéristique du parfait bureaucrate - dans cette étrange [1151] notion, en réalité fort répandue en Allemagne, selon laquelle obéir à la loi signifie non seulement obéir aux lois, mais aussi comme si l'on était législateur des lois auxquelles on obéit. Ce qui donne la conviction que tout ce qui n'excède pas le simple appel du devoir ne convient pas.
[1160] Mis en présence, à Jérusalem, de documents prouvant qu'il avait été d'une loyauté extraordinaire envers Hitler et les ordres du Führer, Eichmann tenta à plusieurs reprises d'expliquer que dans le IIIe Reich « les paroles du Führer avaient force de loi » (Führerworte haben Gesetzeskraft), ce qui voulait dire, entre autres, que si les ordres émanaient directement de Hitler, ils n'avaient pas besoin d'être écrits. Il [1161] essaya d'expliquer que c'est pour cette raison qu'il n'avait jamais demandé d'ordre écrit de Hitler (on n'a jamais trouvé aucun document de ce genre à propos de la Solution finale ; sans doute n'y en eut-il jamais) mais qu'il avait demandé à voir un ordre écrit de Himmler. Une telle situation était certes bien étrange, et on a écrit là -dessus des bibliothèques entières de commentaires juridiques « autorisés » qui démontrent tous que les paroles du Führer, ses déclarations orales, étaient la loi fondamentale du pays. Dans ce cadre « légal », tout ordre contraire, dans l'esprit ou dans la lettre, à une parole prononcée par Hitler était, par définition, illégal. La position d'Eichmann rappelait alors très désagréablement celle du soldat souvent évoqué qui, agissant dans un cadre légal normal, refuse d'exécuter des ordres qui vont à l'encontre de son expérience habituelle de cette légalité et qu'il peut donc reconnaître comme criminels. L'abondante littérature écrite sur ce sujet fonde son argumentation sur le sens souvent équivoque du mot « loi », qui, dans ce contexte, signifie parfois la loi du pays - c'est-à -dire la loi positive, posée en principe - et parfois la loi qui est censée parler d'une même voix dans le cœur de tous les hommes. Mais sur le plan pratique, les ordres doivent être « manifestement illégaux » pour qu'on désobéisse, et leur illégalité doit « être signalée comme si un drapeau noir sur lequel on pourrait lire l'avertissement : "interdit" était planté dessus », comme l'a fait remarquer le jugement. Et dans un régime criminel ce « drapeau noir » avec son « avertissement » est planté tout aussi « manifestement » sur ce qui est normalement un ordre légitime - par exemple, de ne pas tuer des innocents pour la seule raison qu'ils se trouvent être juifs - que sur un ordre criminel dans une situation normale. S'en remettre à une voix de la conscience sans équivoque - ou bien, selon les termes plus vagues encore qu'emploient les juristes, à un « sentiment général d'humanité » (Oppenheim-Lauterpacht dans International Law, 1952) - c'est non seulement supposer la question résolue, c'est aussi refuser délibérément d'ouvrir les yeux sur le phénomène moral, juridique et politique qui est au centre de notre siècle.
Certes, ce n'est pas uniquement la conviction que Himmler donnait maintenant des ordres « criminels » qui détermina les actions d'Eichmann. Mais l'élément personnel entrant incontestablement en ligne de compte n'était pas le fanatisme, c'était son authentique « admiration immodérée sans bornes pour Hitler » (pour reprendre les mots d'un témoin de la défense) - pour l'homme qui était passé « de caporal à chancelier du Reich ». Il serait inutile d'essayer de déterminer ce qui comptait le plus pour lui, son admiration pour Hitler ou sa [1162] décision de demeurer un citoyen du IIIe Reich obéissant à la loi alors que l'Allemagne était déjà en ruine. Ces deux mobiles entrèrent en jeu encore une fois aux derniers jours de la guerre alors qu'il était à Berlin et qu'il s'indignait violemment de voir tout le monde autour de lui avoir assez de présence d'esprit pour se combiner des faux papiers avant l'arrivée des Russes ou des Américains. Quelques semaines plus tard Eichmann aussi se mit à voyager sous un faux nom, mais à moment-là Hitler était mort, la « loi du pays » n'existait plus, et, comme il le fit remarquer, il n'était plus lié par son serment. Car le serment prononcé par les membres de la SS était différent du serment militaire des soldats, dans la mesure où il ne les liait qu'à Hitler, pas à l'Allemagne.
Le cas de la conscience d'Adolf Eichmann, qui est évidemment complexe sans être aucunement unique, est difficilement comparable au cas des généraux allemands, dont l'un d'entre eux comparut à Nuremberg et qui, à la question : « Comment est-il possible que vous tous, généraux honorables, ayez pu continuer à servir un assassin aussi loyalement, sans poser la moindre question ? », répondit: « Ce n'est pas à un soldat de juger son chef suprême. C'est à l'Histoire de le faire, ou à Dieu. » (C'est ainsi que s'exprima le général Alfred Jodl, qui fut pendu à Nuremberg.) Beaucoup moins intelligent et presque sans éducation, Eichmann se rendait compte au moins confusément que ce n'était pas un ordre mais une loi qui les avait tous transformés en criminels. La différence entre un ordre et la parole du Führer était que la validité de cette parole n'était pas limitée dans le temps et dans l'espace, ce qui est la caractéristique principale d'un ordre. Là est aussi la véritable raison pour laquelle l'ordre du Führer concernant la Solution finale fut suivi d'une pléthore de règles et de directives, toutes élaborées par des avocats spécialisés et des conseillers juridiques, et non par de simples administrateurs ; contrairement aux ordres ordinaires, cet ordre était considéré comme une loi. Inutile d'ajouter que le fatras juridique qui en résulta, loin d'être seulement un symptôme de pédanterie ou de perfectionnisme, servit de la façon la plus efficace à donner une apparence de légalité à toute l'affaire.
Et de même que dans les pays civilisés, la loi suppose que la voix de la conscience dise à chacun : « Tu ne tueras point », même si l'homme a, de temps à autre, des désirs ou des penchants meurtriers, de même la loi du pays de Hitler exigeait que la voix de la conscience dise à chacun : « Tu tueras », même si les organisateurs de massacres savaient parfaitement que le meurtre va à l'encontre des désirs normaux et des penchants de la plupart des gens. Dans le IIIe Reich, le mal avait perdu cet attribut par lequel la plupart des gens le reconnaissent généralement l'attribut de la tentation.
[1284] Cet échec[4] était intimement lié à l'évidente incapacité rencontrée par les juges lorsqu'ils furent confrontés à la tâche qu'ils pouvaient le moins ignorer, la tâche de comprendre le criminel qu'ils étaient venus juger. Plus précisément, il n'était pas suffisant que les juges ne suivent pas l'accusation dans son erreur manifeste lorsqu'elle décrivait l'accusé comme un « pervers sadique ». Il n'aurait pas suffi non plus qu'ils franchissent un pas de plus et qu'ils montrent l'inconsistance de l'argumentation de l'accusation, quand M. Hausner prétendait juger le monstre le plus anormal que le monde ait jamais vu, et, en même temps, juger en lui « tous ceux qui lui ressemblent », voire le « mouvement nazi et l'antisémitisme en général ». Ils savaient, bien sûr, qu'il eût été très réconfortant de croire qu'Eichmann était un monstre, même si, dans ce cas, l'accusation d'Israël contre lui s'effondrait, ou, du moins, perdait tout intérêt. Il aurait été certainement très difficile d'en appeler au monde entier et de faire venir des correspondants de presse de tous les coins du globe à seule fin d'exhiber une sorte de Barbe-Bleue derrière les barreaux. L'ennui, avec Eichmann, c'est précisément qu'il y en avait beaucoup qui lui ressemblaient et qui n'étaient ni pervers ni sadiques, qui étaient, et sont encore, terriblement et effroyablement normaux. Du point de vue de nos institutions et de nos critères moraux de jugement, cette normalité était beaucoup plus terrifiante que toutes les atrocités réunies, car elle supposait - les accusés et leurs avocats le répétèrent mille fois à Nuremberg - que ce nouveau type de criminel, tout hostis humani generis qu'il soit, commet des crimes dans des circonstances telles qu'il lui est pour ainsi dire impossible de savoir ou de sentir qu'il fait le mal. À cet égard, les témoignages présentés au procès Eichmann sont encore plus convaincants que les témoignages présentés aux procès des principaux criminels de guerre, car leurs allégations de bonne conscience pouvaient être plus facilement récusées, dans la mesure où elles invoquaient, pèle-mêle, et l'argument d'avoir obéi à des « ordres supérieurs » et toutes sortes de vantardises à propos de désobéissance occasionnelle. Mais, bien que la mauvaise foi des accusés ait été manifeste, la seule base à partir de laquelle il était effectivement possible de démontrer leur mauvaise conscience était le fait que les nazis, et particulièrement les organismes criminels auxquels appartenait Eichmann, avaient [1285] passé beaucoup de temps, pendant les derniers mois de la guerre, à détruire les preuves de leurs crimes. Et une telle base était plutôt fragile. Elle prouvait seulement que la loi du meurtre de masse était encore trop nouvelle pour que les autres nations acceptent de la reconnaître ; ou encore, dans le langage nazi, qu'elles avaient perdu la bataille engagée pour « libérer » l'humanité du « règne des sous-hommes » et de la domination des Sages de Sion en particulier ; ou encore, en langage courant, elle ne prouvait rien d'autre que la reconnaissance de la défaite. Un seul d'entre eux aurait-il souffert de mauvaise conscience s'ils avaient été victorieux ?
Parmi les questions plus générales qui étaient en jeu au procès Eichmann, la première était le présupposé commun à tous les systèmes juridiques modernes selon lequel il faut avoir l'intention de faire le mal pour commettre un crime. Peut-être n'y a-t-il rien dont la jurisprudence des pays civilisés n'ait tiré plus de fierté que cette prise en considération du facteur subjectif. Quand cette intention est absente, quand, pour une raison ou une autre, fût-ce l'aliénation morale, la faculté de distinguer le bien du mal est atteinte, nous pensons qu'il n'y a pas eu crime. Nous rejetons, et considérons comme barbares, les idées selon lesquelles « un grand crime est une offense contre la nature, de sorte que la terre elle-même crie vengeance ; que le mal viole l'harmonie naturelle que seul le châtiment peut rétablir ; qu'une collectivité lésée a le devoir à l'égard de l'ordre moral de châtier le criminel » (Yosal Rogat). Et pourtant je pense pouvoir affirmer que c'est précisément sur la base de telles idées, oubliées depuis longtemps, qu'on a été conduit à traduire Eichmann en justice et qu'en réalité, elles ont fourni la suprême justification pour la peine de mort. Parce qu'il avait été impliqué et avait joué un rôle central dans une entreprise dont le but avoué était l'élimination à tout jamais de certaines « races » de la surface de la terre, il fallait l'éliminer. Et s'il est vrai qu'il faut « non seulement que justice soit faite mais que cela apparaisse », alors la justice de ce qui a été fait à Jérusalem aurait éclaté aux yeux de tous si seulement les juges avaient osé s'adresser à l'accusé à peu près en ces termes :
« Vous avez admis que le crime commis contre le peuple juif pendant la guerre était le plus grand crime de l'histoire et vous avez reconnu le rôle que vous y avez joué. Mais vous avez dit que vous n'avez jamais agi pour des raisons viles, que vous n'avez jamais eu envie de tuer qui que ce soit, que vous n'avez jamais haï les Juifs, et cependant que vous n'auriez pas pu agir autrement et que vous ne vous êtes pas senti coupable. [1286] Cela nous paraît difficile à croire, mais non impossible ; bien que peu nombreuses, il existe certaines preuves contre vous en matière de motivation et de conscience qui pourraient être établies sans doute possible. Vous avez dit aussi que votre rôle dans la Solution finale était dû au hasard et que n'importe qui ou presque aurait pu prendre votre place, de sorte que, de manière potentielle, presque tous les Allemands sont également coupables. Vous entendiez par là que si tout le monde, ou presque, est coupable, alors personne ne l'est. Il est vrai qu'une telle conclusion est fort répandue, mais nous ne sommes pas désireux de vous l'accorder. Et si vous ne comprenez pas nos objections, nous recommandons à votre attention l'histoire de Sodome et Gomorrhe dans la Bible, les deux villes voisines qui furent détruites par le feu venu du Ciel parce que tous ceux qui les habitaient étaient devenus également coupables. Mais, il faut le préciser, cette histoire n'a rien à voir avec la notion actuellement en vogue de "culpabilité collective" selon laquelle les gens seraient, ou se sentiraient, coupables de choses faites en leur nom mais non par eux - de choses auxquelles ils n'ont pas participé et dont ils n'ont tiré aucun profit. En d'autres termes, devant la loi, la culpabilité et l'innocence sont des faits objectifs et même si quatre-vingts millions d'Allemands avaient fait comme vous, cela n'aurait pas été une excuse pour vous.
« Heureusement nous n'avons pas besoin d'aller jusque-là . Vous-même n'avez pas prétendu que ceux qui vivaient dans un État dont la finalité politique principale était de commettre des crimes inouïs étaient réellement coupables, mais qu'ils étaient des coupables en puissance. Et quels que soient les hasards des circonstances objectives ou subjectives qui vous ont poussé à devenir criminel, il y a un abîme entre l'actualité de ce que vous avez fait et la potentialité de ce que les autres auraient pu faire. Nous ne nous intéressons ici qu'à ce que vous avez fait et pas à l'éventualité de la nature non criminelle de votre vie intérieure ou de vos motivations, pas plus qu'aux potentialités criminelles de ceux qui vous entouraient. Vous avez raconté votre histoire comme celle de quelqu'un qui n'a pas eu de chance, et, connaissant les circonstances, nous sommes prêts à vous accorder, jusqu'à un certain point du moins, que si vous aviez bénéficié de circonstances plus favorables, vous n'auriez probablement jamais eu à comparaître devant nous ou devant une autre cour pénale. Supposons, pour les besoins de la cause, que seule la malchance a fait de vous un instrument consentant dans l'organisation du meurtre de masse ; il reste encore le fait que vous avez exécuté, et donc soutenu activement, une politique de meurtre de masse. Car la politique et l'école maternelle ne sont pas la même chose ; en politique [1287] obéissance et soutien ne font qu'un. Et puisque vous avez soutenu et exécuté une politique qui consistait à refuser de partager la terre avec le peuple juif et les peuples d'un certain nombre d'autres nations - comme si vous et vos supérieurs aviez le droit de décider qui doit et ne doit pas habiter le monde - nous estimons qu'on ne peut attendre de personne, c'est-à -dire d'aucun membre de l'espèce humaine, qu'il veuille partager la terre avec vous. C'est pour cette raison, et pour cette raison seule, que vous devez être pendu. »