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Georges Corm | |
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[113] Peut-être un des problèmes majeurs de l'occidentalisation du monde résiderait-il dans cette fausse laïcité. Une laïcité en trompe l'œil dont la culture occidentale se gargarise, mais qui l'amène aujourd'hui à se découvrir des racines judéo-chrétiennes, en lieu et place des bonnes vieilles racines gréco-romaines que la culture de la Renaissance européenne s'était inventées pour légitimer ses nouvelles conquêtes contre l'idéologie immobile de l'Église. Cette notion, tout à fait nouvelle dans les vocabulaires occidentaux, ne met-elle pas en harmonie le discours laïc et le comportement d'essence religieuse de l'Occident ?
La référence aux racines gréco-romaines dans la culture de l'homme moderne consacrait en principe la rupture avec la théologie monothéiste et les différentes idéologies du salut du genre humain par la religion, la fin de l'organisation d'une vision binaire du monde où « hors de l'Église point de salut ».
[114] Les racines gréco-romaines, en effet, sont païennes, panthéistes, pluralistes. Le paganisme classique, c'est la pluralité institutionnalisée et garantie, le métissage des dieux et des cultures et non leur exclusion mutuelle[1]. Ce sont les premiers fondements de la démocratie, du raisonnement logique sans recours au merveilleux ; c'est aussi le scepticisme, l'amour du dialogue socratique au service de la recherche de la vérité. Ce ne sont point les racines de la violence et de l'intolérance au service de la foi religieuse, ni celles d'une conception unique du salut de l'homme, hors de laquelle tout n'est que ténèbres. Ce n'est pas le monde de la Terre promise, des prophètes, de la déchéance et de l'élection, des guerres d'extermination à but sacré.
Le basculement très rapide, au cours des vingt dernières années du XXe siècle, d'un discours occidental invoquant les racines gréco-romaines à un discours se référant aux valeurs ou racines judéo-chrétiennes nous paraît s'expliquer par le fait que ce discours met enfin en accord le mode de fonctionnement de la pensée occidentale moderne avec les archétypes bibliques qui ont continué de la dominer en dépit de la sécularisation des formes et des objectifs de salut de l'humanité. Aventures nationales, aventures communistes ou capitalistes constituent l'essence même de toutes les formes de la modernité européenne : cette modernité a-t-elle vraiment triomphé sur le modèle monothéiste et violent à travers les guerres nationales européennes, les guerres coloniales, la [115] guerre froide ? Ou bien ne fait-elle que le reproduire indéfiniment sous d'autres vocables et d'autres concepts, puisque son histoire est jalonnée de guerres totales, globales, des guerres d'annihilation ? Des herem, guerres saintes dont le modèle est dans l'Ancien Testament. La modernité démocratique et laïque, nous l'avons déjà noté, n'a amené aucune rupture, aucun progrès décisif pour réduire les violences collectives que les sociétés peuvent s'infliger les unes aux autres, lorsque les prend le démon de la conquête, de la puissance ou de la foi fanatique.
L'invocation de racines judéo-chrétiennes permet aussi d'inclure et de légitimer l'existence de l'État d'Israël, espace sacré de la psychologie collective occidentale, d'ôter tout caractère colonial à sa naissance et à l'extension continue des colonies de peuplement. De concilier laïcité et archétype biblique qui ont été les piliers idéologiques et contradictoires ayant présidé à la naissance de l'État dit « juif » ou « hébreu », naissance dans laquelle l'Europe puis les États-Unis se sont investis avec une constance peu commune, une énergie de tous les instants face aux refus palestinien et arabe.
Cette innovation (...) permet en outre une grande exclusion, celle de l'islam, troisième monothéisme, le dernier-né qui se réclame avec force de l'histoire biblique, du prophétisme, du monothéisme le plus pur. Elle permet ainsi de rétablir sans aucun doute possible la fracture Orient-Occident dont la culture occidentale ne parvient pas à se débarrasser. Le marxisme, le communisme, le tiers-mondisme laïc avaient failli réussir à l'abattre. Leur effondrement la rétablit automatiquement avec encore plus de vigueur. C'est pourquoi, nous l'avons vu, le mauvais livre de Samuel Huntington sur le « choc des civilisations » a servi si facilement de point de cristallisation au rétablissement de la ligne de fracture. C'est pourquoi, également, l'effroyable pamphlet « post-11 septembre », proprement raciste, de la journaliste italienne Oriana Fallaci contre [116] l'islam et les musulmans[2] a connu un succès encore plus grand en Europe.
Ainsi, la victoire américaine dans la guerre froide est aussi celle de la culture anglo-saxonne avec ses racines protestantes et bibliques. Elle a précipité le déclin de l'hégémonie du mythe des racines gréco-romaines de l'Occident forgé par l'Europe de la Renaissance et des Lumières.