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Henri Lepage, Demain le libéralisme

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Henri Lepage
Titre : Demain le libéralisme
Première publication : 1980, Le livre de poche/Pluriel
Publié ici : extrait (avec l'aimable autorisation de l'auteur)

Texte  

Henri Lepage sur l'Europe (unmondelibre.org)

Sommaire

Sommaire

1. L’école de Vienne
2. La théorie hayékienne des crises
3. Pourquoi la liberté ?
4. La route de la servitude

Demain le libéralisme

6ème partie : Hayek ou l'économie politique de la liberté

5. La Grande Synthèse

[434] La parution de La Route de la servitude entraîne la création de la Société du Mont Pèlerin – du nom d'un village suisse où, au mois d'avril 1947, se trouvent réunis autour du professeur Hayek une quarantaine d'intellectuels et économistes libéraux venus des deux rives de l'Atlantique. A ce colloque, qui dure une dizaine de jours, participent des personnalités aussi mondialement connues que Bertrand de Jouvenel (qui, plus tard, démissionnera de la Société du Mont Pèlerin), Wilhelm Roepke (le père de l'ordolibéralisrne allemand), Karl Popper, Lionel Robbins, John Jewkes, Michael Polanyi, Milton Friedman, Aaron Director, George Stigler, Ludwig von Mises, Fritz Machlup, Frank Knight, le journaliste libertarien Henry Hazlitt... Si Jacques Rueff n'est pas là, c'est seulement parce que des obligations le retiennent à Paris.

L'idée d'une « Internationale Â» regroupant les intellectuels libéraux du monde entier n'est pas nouvelle. Plusieurs tentatives avaient été faites à la veille de la guerre. Notamment à l'initiative du professeur Louis Rougier. Mais le conflit mondial avait mis fui à ces efforts. La Route de la servitude offre une nouvelle occasion pour regrouper les énergies de tous ceux qui, dans le contexte intellectuel de l'époque, se sentent isolés devant le déferlement des philosophies socialistes ou socialismes. Sous le patronage de Hayek, la Société du Mont Pèlerin, avec environ trois cents membres répartis dans le monde entier (dont moins d'une trentaine de Français), devient le dernier bastion de la pensée libérale contemporaine.

Cependant, le climat politique n'est guère propice au genre de message et d'avertissement que lance Hayek. C'est l'époque où de hauts fonctionnaires français, pourtant peu suspects de militantisme socialiste, et exerçant aujourd'hui d'importantes fonctions dans l'Etat libéral giscardien, n'hésitent pas à affirmer que « la planification socialiste a fait la preuve de sa supériorité Â». Pour Hayek, une fois les feux de la presse [435] retombés, commence une longue, longue marche dans le désert.

Désormais, Hayek se consacre entièrement à ses recherches de philosophie politique et sociale. Occasionnellement, il reprend sa plume d'économiste pour commenter l'évolution de la situation britannique qu'il continue de suivre attentivement. Mais la question qui le préoccupe est comment enrayer le mal qui ronge notre société et qui, à ses yeux, nous conduit inéluctablement vers une régression historique. Partout, constatent-il, les gouvernements ont obtenu, par des moyens constitutionnels, des pouvoirs que les pères fondateurs du constitutionnalisme libéral entendaient précisément leur dénier. Leur objectif était de fournir des sauvegardes constitutionnelles à la liberté individuelle ; et le dispositif dans lequel ils placèrent leur confiance fut la séparation des pouvoirs. Cependant, il est clair que dans la forme que nous lui connaissons maintenant, cette division du pouvoir entre le législatif, l'exécutif et le judiciaire n'a pas atteint le but auquel elle était censée parvenir. La première tentative historique en vue d'assurer la liberté individuelle par des mécanismes de sauvegarde constitutionnels a manifestement échoué. Pourquoi ?

La réponse vient par morceaux, conférences et articles, reproduits périodiquement dans des recueils d'essais : Individualism and Economic Order en 1948, Essais de philosophie, de science politique et d'économie[e 1] (1967), Nouveaux essais de philosophie, de science politique, d'économie et d'histoire des idées (1978)[1], La Constitution de la liberté, un volumineux ouvrage de six cents pages écrit à la fin de son séjour à Chicago et publié en 1960, constitue un premier essai de synthèse de ses recherches sur les fondements de la doctrine traditionnelle du constitutionnalisme libéral. Mais c'est seulement dans les années 70, au moment où la faillite de plus en plus apparente du grand rêve de l'État-providence commence à susciter un renouveau d'intérêt pour les idées et théories libérales, qu'Hayek réalise enfin sa Grande Synthèse : Droit, législation et liberté, trois volumes dont la publication s'échelonne sur six ans (1973, [436] 1976 et 1979), et dont une traduction française due au patient travail de Raoul Audoin (l'animateur du Centre spiritualiste libéral français) a commencé à paraître à l'automne 1980 – aux Presses Universitaires de France dans une collection dirigée pax Florin Aftalion et Georges Gallais Hamonno.

Dans l’introduction du premier tome (intitulé Rules and Order, les titres respectifs des deux suivants étant The Mirage[e 2] of Social Justice et The Political Order of a Free People), Hayek reconnaît que l'ouvrage ne fait que reprendre et redévelopper des idées largement présentes dans ses précédents travaux, notamment dans La Constitution de la liberté.

« Cependant, explique-t-il, si j'ai entrepris de reformuler ce que j'avais déjà en partie exprimé auparavant, c'est parce que c'est seulement après avoir achevé ces premiers travaux que j'en suis venu à comprendre clairement quelles sont les croyances de notre époque qui se sont montrées inconciliables avec la réalisation des objectifs du constitutionnalisme libéral. Â»

– La dégénérescence du principe démocratique. – L'idée de base de Hayek est que les problèmes que rencontrent nos sociétés occidentales proviennent d'une « crise d'identité Â» liée à deux phénomènes interdépendants : d'une part, la transformation progressive du contenu de la notion de « démocratie Â» ; d'autre part, une perversion de l'idée de « justice Â» qui, à travers l'expression contemporaine de « justice sociale» n'est pas autre chose, dit-il,

« que l'alibi moral inventé pour camoufler que nos pratiques présentes de la vie démocratique conduisent à la négation de toute éthique collective, et font de l'idée de justice d'abord et avant tout un instrument d'action au service des intérêts corporatifs des groupes de pression les mieux organisés[2] Â».

Qu'est-ce que la démocratie ?

[437] « Une méthode d'organisation sociale, répond Hayek, dont la fonction est d'assurer la défense de la liberté de chacun contre les empiétements de tout pouvoir arbitraire ; méthode qui identifie avec le principe selon lequel la contrainte ne peut être utilisée que pour assurer le respect de règles générales de conduite considérées comme justes par le plus grand nombre - ou tout au moins parla majorité du corps social. Â»

Dans cette définition, deux choses sont importantes. D'abord, bien sûr, le principe de décision qui pose pour règle que l'usage de la contrainte ne peut être légitime que pour autant qu'elle s'applique à des objets pour lesquels il existe un consensus majoritaire. Mais aussi l'idée seconde que la contrainte ne peut s'exercer que pour imposer l'obéissance à ce qui découle de la nécessité d'assurer le respect des règles générales de juste conduite pour lesquelles existe un consensus majoritaire.

Pourquoi cette restriction ? Dès lors, explique Hayek, que l'on passe à une situation où la contrainte n'est plus seulement utilisée pour assurer le respect des générales de juste conduite, mais également pour atteindre des objectifs particuliers concernant des individus ou des groupes spécifiques, alors se déclenche une mécanique qui fait que le système conduit à des résultats tout a fait différents de ceux pour lesquels il a été progressivement conçu.

Ce qui se passe est simple. Dès lors que le pouvoir législatif devient illimité, dès lors qu'il devient possible pour une majorité d'utiliser son droit de contrainte au profit de tel ou tel groupe particulier, le pouvoir majoritaire se retrouve otage des groupes de pression en position de monnayer auprès de lui leur soutien parlementaire ou électoral. Dans de telles circonstances, il est de plus en plus difficile pour la loi d'être l'expression d'une vision commune de la majorité. Le résultat du travail législatif, fruit d'un processus de marchandages politiques et électoraux, n'a plus rien à voir avec l'expression d'une conception réellement majoritaire des règles de vie nécessaires au fonctionnement pacifique d'une société civilisée. Le corps social se transforme en un bateau ivre, dérivant au gré des coalitions de rencontre, avec un résultat - en termes de règles sociales et de contraintes imposées aux individus - qui n'a rien à voir avec ce sur [438] quoi il serait possible de dégager un consensus majoritaire réel.

« La conséquence, écrit Hayek, est que le système ne produit rien de ce qui correspondrait réellement à une « opinion Â» majoritaire, mais fonctionne de façon à produire d'abord et avant tout ce que chacun des groupes dont le soutien électoral est indispensable pour former une majorité, doit concéder aux autres en échange de leur soutien sur ce que lui désire. Â»

Ce qui conduit la démocratie à un non-sens puisque l'empêchant de faire ce pour quoi elle a été conçue : protéger l'individu de tout arbitraire en faisant en sorte que personne ne soit contraint de faire autre chose que ce qui découle de règles de conduite approuvées et observées par la majorité (phrase qui n'a plus aucun sens dans un système où les décisions d'usage de la contrainte dépendent du comportement stratégique de groupes de pression minoritaires).

Autrement dit, pour Hayek, toute conception de la démocratie qui réduit celle-ci au seul exercice du principe de décision majoritaire, conduit à la négation même du principe démocratique, et sape les bases de ce qui a rendu possible notre vie d'êtres civilisés. Or, constate-t-il, c'est précisément sur cette conception que nous vivons aujourd'hui :

« Au lieu de correspondre à une règle de décision majoritaire dans un système où tous les pouvoirs sont limités par des règles permanentes de gouvernement, le concept de démocratie est devenu synonyme de gouvernement limité par la seule procédure majoritaire. La souveraineté de la loi (au sens de règle générale de juste conduite applicable à tous) est devenue souveraineté illimitée du parlement. Et la justice, au lieu de se définir à partir du respect de normes générales de comportement émanant de l'idée que l'opinion commune (majoritaire) se fait de ce qui est « juste Â» et « bien Â», n'est plus que l'alibi utilisé par les groupes de pression pour obtenir la satisfaction des intérêts particuliers qu'ils représentent. Â»

Cette transformation, explique Hayek, a trois origines :

« La perte de la croyance en une justice transcendante indépendante de l'intérêt personnel ; par voie de conséquence, le recours à la loi pour autoriser la contrainte non plus simplement pour empêcher ce qui est injuste, [439] mais pour atteindre certains objectifs particuliers ; et la fusion, entre les mains des mêmes assemblées représentatives, de la mission d'énoncer les règles de juste conduite avec la mission de diriger le gouvernement. Â»

Elle provient aussi, ajoute-t-il, d'une erreur fondamentale concernant la nécessité logique d'une fonction de souveraineté prétendument indispensable au bon fonctionnement d'une société civilisée. C'est là un contresens, « car il n'existe pas de volonté du corps social qui puisse être souveraine Â». Ce qui a rendu possible l'essor des sociétés civilisées, ce n'est pas la présence de quelque « souverain Â» omniscient et préoccupé du bien commun, mais l'émergence spontanée de règles générales de juste conduite, reconnues par l'opinion commune, et qui constituent la limite du pouvoir de coercition de toute autorité sans qu'il soit besoin d'invoquer l'existence d'aucune « autorité Â» hiérarchique supérieure.

Sa conviction est que le type aujourd'hui prédominant d'institutions démocratiques libérales où c'est le même corps représentatif qui pose les règles de juste conduite et qui contrôle le gouvernement, conduit forcément à transformer progressivement l'ordre spontané d'une société d'hommes libres en un système totalitaire mis au service de quelque coalition d'intérêts organisés.

Dans un tel système où les pouvoirs de l'Assemblée sont illimités, les choix sont en effet nécessairement de plus en plus fondés sur le marchandage, ce qui conduit à concentrer l'activité des élus de plus en plus sur l'attribution et le marchandage de bénéfices particuliers accordés à des groupes d'intérêt dans une perspective électorale, au détriment du travail législatif proprement dit dont l'élaboration devient de plus en plus du seul ressort de la bureaucratie. Cette confusion croissante des fonctions conduit à la négation même des fondements de l'idée démocratique. Elle fait perdre de vue que l'ordre des sociétés civilisées repose avant tout sur le fait que les individus ont appris à restreindre leurs désirs pour des objets particuliers en se soumettant à des règles de juste conduite, sources de valeurs respectées non pas pour les fins particulières qu'elles servent, mais pour le rôle qu'elles jouent dans les délicats mécanismes de régulation de l'ensemble des activités sociales, sans que ceux-ci soient nécessairement [440] compris de ceux qui les respectent. Résultat : nous vivons dans une société où nous sommes en train de plus en plus de détruire la démocratie au nom de la démocratie.

« Cette évolution, conclut Hayek, n'est pas une conséquence nécessaire de la démocratie, mais seulement un effet de cette forme particulière de gouvernement illimité avec laquelle on a fini par identifier la démocratie, et que beaucoup croient devoir défendre parce qu'ils la considèrent - à tort - comme la seule forme possible de démocratie. Cependant, ajoute-t-il, tôt ou tard, les gens découvriront que ce système de démocratie illimitée est en train de créer une impasse dont nous ne pourrons sortir que par des moyens désespérés. Â»

– La faute à Descartes. – En fait, pour Hayek, tout provient d'une tradition intellectuelle erronée qui, écrit-il, « ne conçoit la formation des institutions sociales que comme le produit de desseins délibérés, et qui n'est elle-même que le produit d'une autre conception, tout aussi fausse, de l'esprit humain comme entité située en dehors du Cosmos de la nature et de la société, et non comme étant lui-même le produit du même processus d'évolution auquel sont dues les institutions de la société Â».

Ce blocage, nous le devons à Descartes - ou plus exactement à la façon dont la philosophie cartésienne de la connaissance a par la suite été développée et appliquée. La préoccupation principale de Descartes est d'établir des critères de vérité des propositions logiques. Selon un principe bien connu, Descartes refuse d'accepter comme vrai quoi que ce soit qui ne puisse être logiquement déduit de prémisses explicites qui soient « claires et logiques Â». Descartes lui-même s'abstient de tirer de ce principe des conclusions d'ordre moral ou social. Mais ses successeurs - notamment Thomas Hobbes qui, bien que de quelques années son aîné, vécut beaucoup plus longtemps que lui - n'eurent pas la même prudence. Pour eux, le doute cartésien prive de validité toutes celles d'entre les règles de conduite sociale qui ne peuvent pas être justifiées par une telle démarche. Alors que Descartes élude le problème en attribuant de telles règles de conduite à une omnisciente divinité, ceux de ses disciples qu'une telle explication ne pouvait satisfaire [441] réservent la notion d'action « rationnelle Â» aux seules catégories d'actions humaines entièrement déterminées par des vérités connues et démontrables. Moyennant quoi, tout le reste, tout ce qui ne relève pas de cette logique - les coutumes, les traditions, les rites, l'histoire des valeurs morales et culturelles... - est indistinctement relégué dans la sphère des phénomènes irrationnels relevant plus de la superstition que de la connaissance.

Cela n'a l'air de rien. Mais les conséquences de cette extrapolation indiscriminée du doute cartésien au domaine social furent incalculables, car, explique Hayek - qui, désormais, raisonne plus en philosophe et en anthropologue qu'en économiste -, « elle nous fermait d'emblée les voies d'une meilleure compréhension des forces qui ont rendu possible l'essor de la civilisation Â».

« Pour comprendre l'histoire de l'homme civilisé, écrit-il, nous devons nous défaire de la conception habituelle selon laquelle l'homme a construit sa culture avec sa raison et son intelligence. Â»

Il n'est tout simplement pas vrai que nos actions d'hommes civilisés doivent leur efficacité seulement, ou principalement, au savoir que nous pouvons exprimer en mots, ni que le caractère ordonné de la société qui a grandement contribué à accroître l'efficacité de nos actions individuelles, soit seulement dû à des institutions ou des pratiques inventées ou combinées dans ce but. Nombre d'institutions de la société qui sont des conditions indispensables à la poursuite efficace de nos buts conscients, sont en fait le résultat de coutumes, d'habitudes, de pratiques qui n'ont ni été inventées, ni ne sont observées afin d'obtenir des buts de cette nature. Nous vivons dans une société où nous pouvons efficacement nous orienter, et dans laquelle nos actions ont une bonne chance d'atteindre leur but, non seulement parce que nos semblables sont mus par des fins connues de nous, ou par des rapports connus entre fins et moyens, mais encore parce qu'eux aussi sont encadrés par des règles dont nous ne connaissons souvent ni la raison d'être ni l'origine, et dont souvent nous ne savons même pas qu'elles existent. L'homme est tout autant un animal-obéissant-à-des-règles qu'un animal-recherchant-des-objectifs. Et il est efficace, non [442] pas parce qu'il sait pourquoi il doit obéir aux règles qu'il observe en fait, ni même parce qu'il est capable d'énoncer toutes ces règles en paroles, mais parce que sa pensée et son agir sont régis par des règles qui, par un processus de sélection, se sont établies dans la société où il vit, et sont ainsi le produit de l'expérience de générations.

Ce qui distingue l'homme des autres espèces animales socialement les plus évoluées, poursuit Hayek, c'est probablement, plus que toute autre chose, sa capacité supérieure à imiter et à transmettre les fruits de son expérience, à apprendre ce qu'il faut faire ou ne pas faire dans certaines circonstances. Cette accumulation d'expériences, cette capacité à tirer profit de ses succès ou de ses échecs, ainsi que de ceux des autres, l'homme la doit moins aux structures génétiques spécifiques de son cerveau qu'à l'ensemble culturel de règles, de pratiques et d'habitudes qui s'est élaboré de génération en génération en incorporant beaucoup plus d'« intelligence Â» qu'aucun homme n'en était individuellement capable. Ce n'est que lorsque cet ensemble de règles et pratiques culturelles, par un processus de classification progressive des faits et des objets, a enfin abouti à doter l'homme d'un début de modèle de représentation de son univers qui lui permettait d'améliorer sa capacité à prévoir et anticiper les conséquences réelles de certains événements extérieurs ou de certaines actions, qu'est alors apparu ce que nous appelons aujourd'hui le pouvoir de la raison.

Pour Hayek, la percée de la civilisation est donc d'abord et avant tout le fruit d'un processus de maturation et d'évolution par lequel des pratiques qui avaient d'abord été adoptées pour d'autres raisons, ou même de façon purement accidentelles, furent conservées parce qu'elles procuraient aux groupes où elles étaient apparues une supériorité sur les autres.

« C'est, explique-t-il, la sélection progressive de règles de conduite de plus en plus impersonnelles et abstraites, libérant le libre arbitre individuel tout en assurant une domestication de plus en plus stricte des instincts et pulsions hérités des phases précédentes de son développement social, qui ont permis l'avènement de la Grande Société moderne en rendant possible la coordination spontanée des activités de groupes humains de plus en plus étendus. Â»

[443] Une telle vision n'est plus très originale depuis que les développements récents de la chimie moléculaire (Prigogine), de la biologie (Monod) ou de l'éthologie animale (Lorenz), conduisent un nombre croissant de chercheurs à appliquer à l'analyse des systèmes sociaux le langage de la théorie des systèmes complexes où les phénomènes d'évolution sont régis par des mécanismes d'auto-organisation répondant à des fluctuations aléatoires. Où que nous regardions, la science contemporaine nous montre que le cœur de l'Univers est moins représenté par les lois immuables et réversibles de la mécanique newtonienne que par des processus de complexification croissante conduisant à des ordres spontanés toujours remis en cause, mais débouchant à leur tour sur la constitution d'ordres toujours plus complexes. Enfin, l'idée statique d'un Ordre Universel immuable est de plus en plus remise en cause par une philosophie dynamique du désordre et de l'entropie fondée, elle aussi, sur l'idée néo-darwinienne d'une sélection naturelle de systèmes de propriétés structurantes (Morin).

Mais, rappelle Hayek, ce que nous savons beaucoup moins, car nous l'avons totalement oublié, c'est que c'était précisément une telle vision « Ã©volutionniste Â» de l'ordre social qui, avec un vocabulaire certes tout différent, inspirait déjà les pères fondateurs du constitutionnalisme libéral à l'époque, par exemple, où ils rédigèrent les articles de la Constitution américaine. Issue d'une lente maturation intellectuelle qui va de la pensée antique aux moralistes anglo-saxons du XVème en passant par les thomistes du Moyen Age et certains jésuites espagnols du XVIème siècle[e 3], c'est cette tradition « cybernétique Â» avant la lettre, qui inspira à Adam Smith sa métaphore de la Main invisible conçue non pas comme l'expression utopique d'une forme idéale d'organisation économique (interprétation de Pierre Rosanvallon dans son dernier livre Le Capitalisme utopique[e 4]), mais comme la première pensée modélisée d'un processus d'organisation spontanée - la division du travail - « où l'homme, par des moyens ni voulus par lui, ni projetés par personne, est conduit à promouvoir des résultats qui ne font nullement partie de ses intentions Â». De même, c'est elle qui dicta à ses auteurs le principe de la division constitutionnelle des pouvoirs conçue non pas comme un [444] banal mécanisme de contrepouvoirs et d'équilibre de forces (vision « constructiviste Â»), mais comme l'instrument d'une « claire reconnaissance de la position éminente des valeurs en tant que conditions indépendantes et orientatrices de tout ordre social élaboré Â» (d'où le rôle fondamental du juge anglo-saxon, « interprète Â» de la Common Law).

Nous avons conservé les formes de la démocratie constitutionnelle. Mais le raz de marée constructiviste qui, au début du XIXe siècle, submergea la pensée occidentale à la suite des premiers succès de la science moderne dans l'étude de phénomènes simples[e 5], nous en fit perdre totalement le sens, et donc en modifia complètement les conditions d'exercice. Dans ces circonstances, il ne faut pas s'étonner de l'échec des constitutions libérales à assurer cette liberté individuelle pour la sauvegarde de laquelle elles avaient été inventées. Conçues dans le cadre d'une philosophie sociale qui reconnaissait aux systèmes de valeurs, aux traditions et aux pratiques coutumières un rôle fondamental dans la formation et l'équilibre des ordres complexes (d'où précisément les limites « constitutionnelles Â» mises au pouvoir du législateur et du gouvernement), elles ont été appliquées dans le cadre d'un système de pensée qui faisait sien le principe faussement scientifique selon lequel « je ne crois que ce que je vois Â», et qui aboutissait ainsi à rejeter au cimetière des superstitions précisément tout ce qui avait contribué à la genèse des idéaux pour la défense desquels le système avait été conçu.

« Paradoxalement, constate Hayek, les philosophes du XVIIIe siècle étaient plus modernes que nous. Â» Eux, au moins, savaient qu'il n'y a pas d'ordre complexe sans traditions de règles générales que nous respectons sans trop comprendre pourquoi. Eux, au moins, savaient que le progrès ne peut pas se faire contre la tradition, mais doit se faire dans la tradition ; le rejet de règles anciennes et l'adoption de nouvelles règles se faisant par un processus progressif d'innovation par lequel ce qui est nouveau vient de l'effet d'entraînement d'êtres déviants dont les initiatives ne conquièrent l'assentiment du corps social dans son ensemble que parce que, par ailleurs, l'individu en cause a lui-même, dans de multiples autres circonstances, démontré sa scrupuleuse observance des règles de juste [445] conduite qui servent de socle à la société existante.

C'est dans cette optique que furent inventées les règles de fonctionnement de la société libérale. Mais c'est dans un tout autre contexte qu'elles furent appliquées, et c'est à de tout autres missions qu'elles furent affectées. Leur échec ne devrait donc pas nous surprendre.

– Le Socialisme et la résurgence d'instincts ataviques[3] - Liberté et civilisation, affirme Hayek, sont deux concepts inséparables : l'émergence du libéralisme en tant que système d'organisation politique et économique est un produit « naturel Â» de la montée de la civilisation qui n'est elle-même que le produit de la montée d'un système de valeurs culturelles fondées sur l'émergence de la liberté comme principe abstrait et général de discipline collective.

La liberté n'implique pas l'absence de règles. Ce n'est pas l'anarchie, bien au contraire.

« Ce qui fait la civilisation, explique-t-il, c'est le passage d'un système d'organisation tribale où les actions de chacun sont guidées par la perception immédiate d'objets concrets et définis, à un système de disciplines abstraites où les actions de chacun envers les autres sont guidées par l'obéissance non plus à des fins connues, mais à des règles générales et impersonnelles, qui n'ont pas été délibérément établies par l'homme, et dont le rôle est de permettre la construction d'ordres plus complexes que nous ne pouvons comprendre, en réprimant ceux de nos instincts primaires incompatibles avec la survie de tels ordres. Â»

C'est ainsi qu'est née l'économie de marché, non pas en tant que construction « rationnelle Â», mais comme l'aboutissement d'une démarche spontanée et cahotante vers la constitution d'un système de coordination des actions et décisions individuelles fondé sur l'observation de disciplines abstraites (la propriété, la libre concurrence, le profit) dont la particularité est de permettre à chacun d'agir en fonction de plus d'informations qu'il ne peut intelligemment en comprendre.

« Cependant, remarque Hayek, l'une des caractéristiques de la société contemporaine est que, du fait même de la façon dont ont été trahis les principes du constitutionnalisme [446] d'origine, une part croissante de la population appartient à de grandes organisations bureaucratiques de plus en plus étrangères au marché et aux disciplines impersonnelles de cette société abstraite. Aux yeux de cette population, conditionnée par des règles internes plus proches des principes de fonctionnement d'organisations fermées que de ceux de la société ouverte, l'économie de marché est un phénomène qui, tout naturellement, lui paraît largement incompréhensible : elle n'a jamais pratiqué ses lois ; ses résultats lui paraissent irrationnels et immoraux ; son existence même parfaitement artificielle. Â»

La conséquence est que nous assistons aujourd'hui à la résurgence de vieux instincts ataviques hérités de l'ère tribale que les disciplines abstraites de la civilisation et de la liberté avaient précisément pour fonction de contenir. Cette résurgence se manifeste, par exemple, par le retour en force de l'idéalisme égalitarien qui aboutit à faire à nouveau passer la poursuite de besoins connus et immédiatement apparents avant l'obéissance à des règles de comportement abstraites dont « la particularité est pourtant de rendre possible la satisfaction simultanée de bien plus de besoins individuels qu'il ne peut en être satisfaits dans le cadre de sociétés primaires organisées pour la poursuite de buts concrets directement formulables par tous Â».

C'est dans cette optique, conclut Hayek, qu'il faut analyser le développement des idéologies modernes, notamment le socialisme. Aussi sincères, nobles et généreux que soient les jugements de valeurs sur lesquels elles s'appuient, elles présentent deux défauts essentiels :

I. « Elles reposent sur la méconnaissance des forces qui ont rendu possible la Grande Société et la Civilisation. Â» Par exemple, il est clair que le marxisme contemporain repose sur un système de pensée et d'analyse qui le rend totalement incapable d'intégrer l'existence de phénomènes spontanés d'auto-organisation sociale. Le marxiste est un homme à qui ses constructions mentales interdisent de percevoir comment, dans le domaine social, un processus d'évolution sélective qui ne serait dirigé par aucune loi déterminée - au sens du fameux déterminisme dialectique, illustré par la vaine recherche de « lois Â» historiques analogues aux grandes lois immanentes de l'Univers [447] physique - peut conduire à l'apparition d'ordres dynamiques obéissant à des mécanismes spontanés de régulation « homéostatique Â».

« L'incapacité de Marx à comprendre comment c'est seulement le passage à un ensemble de règles abstraites de comportement individuel qui permit l'émergence de la société civilisée dont il fut lui-même le produit, est clairement illustrée par sa référence permanente au « chaos Â» de la production capitaliste. Â»

Cependant, ce n'est pas seulement le marxisme qui est en cause. Celui-ci partage avec tous les autres grands systèmes philosophiques de l'histoire (« de Moïse à Saint Augustin en passant par Platon, et de Rousseau à Marx ou Freud Â», précise Hayek), la même caractéristique d'être fondé sur une critique radicale des coutumes, pratiques et traditions présentes, au nom d'une croyance en une Vérité immuable et éternelle, trouvant sa source dans le tréfonds de la nature humaine et qui, par définition, ignore tout concept d'évolution spontanée.

Toutes ces doctrines font partie du processus naturel d'évolution culturelle. Mais, en raison de la nature de leur métaphysique, qui empêche de tenir compte de ce que toute morale sociale, comme toute institution, n'a de sens que par rapport au contexte évolutionniste dont elle est le fruit, et qu'il ne nous est pas donné de pouvoir modifier (sauf à infléchir ce qui existe), « elles ont toujours, affirme Hayek, joué davantage un rôle de frein qu'un rôle moteur du processus civilisateur Â». Et cela est probablement plus vrai aujourd'hui que jamais avec la prolifération des programmes visant à « changer la société Â» ; programmes dont le seul effet ne pourrait être que de nous priver de toute cette somme d'intelligence abstraite et impersonnelle qui a précisément rendu possible l'essor des sociétés civilisées.

La société ne peut changer que de l'intérieur, par un processus incertain d'innovations ponctuelles dans le cadre de la tradition établie. Pour Hayek, « changer la société Â» n'est donc pas autre chose que la manifestation d'une attitude régressive (« réactionnaire Â») dont le succès contemporain ne s'explique que par l'influence de doctrines qui nous font perdre de vue le rôle fondamental joué par le passage à des systèmes [448] de règles impersonnelles et abstraites, dans le processus qui a mené à la civilisation.

II. « Ces idéologies conduisent à la destruction même du mécanisme d'évolution sélective qui a rendu possible l'émergence de la civilisation. Â» Le processus d'organisation spontanée de la société, explique Hayek, est lié à l'activité autonome d'individus ayant, dans des circonstances précises, le courage et la volonté de braver l'opinion générale de leur temps en ce qui concerne le respect de certaines pratiques ou de certaines règles de comportement qui font partie de la culture dominante, mais que l'individu, à tort ou à raison, considère comme « erronées Â». C'est dans ce vivier d' « innovateurs Â» que se situe le moteur de l'évolution. Cependant, précise Hayek, encore faut-il qu'une sélection se fasse. Celle-ci ne peut pas se faire de l'extérieur ; seulement de l'intérieur. Comment ?

Le changement ne peut venir que des effets d'entraînement et d'imitation que certains individus « déviants Â» déclenchent, plus que d'autres, dans leur environnement. Ces effets d'entraînement et d'imitation sont évidemment liés aux caractéristiques propres de l'innovation introduite, telles que celles-ci sont progressivement perçues par le milieu environnant. Cependant, cette perception, indépendamment même des mérites intrinsèques des nouvelles attitudes ou pratiques en cause, dépend elle-même de la considération que le milieu social accorde à l'être « déviant Â» qui en est l'auteur. Celui-ci aura d'autant plus de chances d'être suivi ou imité que, par ailleurs, il aura, par son comportement passé, fait la preuve de son respect général pour l'ensemble des règles de conduite fondamentales attentivement observées par les autres.

Autrement dit, conclut Hayek, le phénomène même d'évolution et d'innovation est inséparable de l'existence d'un code ou d'une éthique morale en fonction desquels chacun est jugé par ses pairs. Sans morale sociale impliquant, d'une part, un effort de chacun pour réussir dans ce qui détermine la considération de ses pairs, d'autre part, un système de motivation individuelle poussant à la recherche des comportements qui permettent d'obtenir cette considération, il ne peut pas y avoir d'évolution car les contraintes morales sont précisément, dans un univers où l'innovation est par définition ressentie comme une menace, ce qui [449] permet au « déviant Â» d'obtenir son viatique d'innovateur. Par ailleurs, ajoute Hayek (qui développe ici une idée aujourd'hui couramment utilisée par les mouvements écologiques au nom de la nécessité de préserver une variété biologique suffisante pour sauvegarder des possibilités ultérieures d'évolution), ce vivier sera d'autant plus actif et moteur que la société ne se présentera pas elle-même comme un corps parfaitement homogène et isotrope, mais respectera au contraire l'existence d'une diversité suffisante de « niches Â» culturelles (analogues aux niches « Ã©cologiques Â»), supports possibles d'innovations et d'adaptations futures à des conditions actuellement imprévisibles.

Dans cette perspective, les idéologies contemporaines présentent trois graves inconvénients : a) par leur dominante égalitarienne, elles touchent au cÅ“ur même du système de motivation nécessaire pour inciter les non-conformistes à prendre le risque de braver l'opinion de ceux qui les entourent ; b) par leur volonté homogénéisatrice, elles réduisent la diversité spontanée du réservoir culturel, source de toute évolution ; c) enfin, en déconnectant les droits des individus de l'observation de toute discipline sociale, elles conduisent à la destruction de tout système de référence éthique sans lequel il ne peut y avoir de règles générales et abstraites de comportement. Autrement dit, l'égalitarisme est une philosophie qui, indépendamment de ses mérites intrinsèques, si on se place sur le plan des jugements de valeur, touche au cÅ“ur même des mécanismes qui permettent aux systèmes sociaux d'assurer leur autorégulation, et donc d'évoluer.

Il est vrai, reconnaît Hayek, qu'a priori toutes les règles morales se valent. Mais cela n'est pas vrai du point de vue de la dynamique sociale. Si l'histoire de la société occidentale est liée à l'émergence d'un système de normes culturelles fondées sur une conception abstraite de l'Egalité (l'égalité devant la Loi, et non l'égalité dans la répartition des richesses produites par la société), ce n'est pas un hasard. C'est précisément parce que c'est l'émergence de cette définition abstraite et générale de la Justice qui, par un processus de sélection spontanée au profit des groupes pratiquant ce type de morale, a permis l'essor des sociétés civilisées et le développement des richesses produites [450] par elles. En remettant en cause cette conception de la Justice au nom d'une nouvelle approche « positiviste Â» de l'égalité sociale, ce sont les rouages mêmes du processus d'évolution sociale et de production de richesses que l'on contribue à bloquer ; et c'est la civilisation qui nous a fait ce que nous sommes que nous contribuons à détruire. On retrouve là l'approche typiquement hayékienne selon laquelle une institution ne doit pas se juger par rapport à ce qu'elle signifie pour ceux qui la pratiquent, mais par rapport au rôle qu'elle joue dans les mécanismes d'auto-évolution.

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Notes de Henri Lepage

  1. ↑ Editions anglaises : Routledge and Kegan Paul, Londres. Editions américaines : University of Chicago Press.
  2. ↑ La plupart des citations qui suivent se rapportent à deux des plus importants chapitres de Droit, législation et liberté : le chapitre 12 du tome 3 ("Majority Opinion and Contemporary Democracy"); et l’épilogue ("The Three Sources of Human Value") où Hayek réalise une extraordinaire synthèse de ses quarante années de réflexion.
  3. ↑ Cf. son épilogue The Three Sources of Human Value. [Il s'agit évidemment de l'épilogue de Droit, législation et liberté - NdE]

Notes de Catallaxia.net

  1. ↑ En anglais dans le texte original, les noms des ouvrages de Hayek ont été écrits en français pour pouvoir proposer directement des liens internes quand ces textes sont présents sur Catallaxia.net
  2. ↑ Nous rétablissons le véritable mot, et non Myths, quand bien même ce dernier terme reste dans l'esprit de Hayek.
  3. ↑ Individus regroupés sous l'appellation d'Ecole de Salamanque
  4. ↑ Le capitalisme utopique. Histoire de l'idée de marché, Seuil/Points essai, 1999
  5. ↑ Cf. Scientisme et sciences sociales (1941) de Hayek

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