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Philippe Nemo | |
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[779] Si l'on entend par « socialisme » une doctrine, ou une famille de doctrines, condamnant la propriété privée, prônant la mise en commun des biens, imposant des conduites normées qui restreignent la liberté individuelle, il est clair — et les premiers socialistes ont explicitement revendiqué cette parenté — que le socialisme peut et doit être rapproché des « communautés primitives » ayant précédé l'émergence de l'État et des sociétés historiques complexes. La question est de savoir si ce rapprochement doit être pris en un sens positif — comme un argument en faveur du socialisme ou négatif — comme une objection au socialisme. Le socialisme renouerait-il avec une forme de vie « normale » de l'humanité, après cette monstruosité qu'aurait été la société de liberté individuelle ? Ou le socialisme est-il essentiellement réactionnaire ?
La première thèse est celle de Marx et des socialistes progressistes. Marx a dit que le communisme final, société communauté sans classes et où l'État s'est dissous, retrouvera le « communisme primitif », société communautaire sans classes où l'Etat n'est pas encore apparu. Il bouclera ainsi l'Histoire qui, définie comme « histoire de la lutte des classes », ne peut durer qu'autant que durent classes et l'État, instrument de pouvoir de la classe dominante. Avant comme après l'Histoire, il y a absence d'État, de classes, de propriété privée, et situation de communauté des biens.
Marx estime cependant que le progrès humain est une réalité et qu'il doit être conservé. Déjà Morelly, à la différence des autres [780] auteurs d'utopies comme More, Campanella ou Meslier veut que son socialisme ne se contente pas de restaurer les vertus morales anciennes de l'homme des premières communautés, mais devienne, par la perfection de son organisation, plus productif et plus riche que toute société ayant déjà existé. Même progressisme chez Saint-Simon. Chez Marx et tous les « socialismes scientifiques » à sa suite, le communisme futur n'est pas le même que le communisme primitif : Marx entend dépasser le capitalisme, mais en conservant ce qu'il a apporté, la science, la technique et l'industrie. Le problème est que les « socialismes réels » ont échoué à cet égard et qu'ils ont fini par perdre tout-à -fait la course à la productivité et au progrès scientifique et technique face aux sociétés de liberté et de marché.
De ce fait, un théoricien libéral comme Hayek soutient la thèse que le socialisme est un phénomène essentiellement réactionnaire . En disant qu'ils retrouvent l'état de la société avant le début de la division en classes, les socialistes ne croient pas si bien dire. S'ils suppriment la propriété privée et le système de liberté individuelle régulée par le droit, ils boucleront effectivement la boucle de l'Histoire et retourneront à la communauté primitive, mais il faudra entendre par là le tribalisme primitif ; les soviets moins l'électricité.
En effet, pour Hayek, le socialisme est la situation ancienne de l'humanité, « normale » si l'on veut puisqu'elle a duré des millions d'années, tout le temps que l'espèce humaine a vécu en bandes et groupes tribaux, mais désormais « anormale », puisqu'un événement décisif est intervenu récemment dans l'évolution culturelle de cette espèce vivante : l'invention de la liberté individuelle et des institutions de droit qui permettent la gestion d' ordres polycentriques plus efficients que rien de ce qu'avait produit antérieurement l'espèce. Ce sont la personne, la propriété privée, le droit et le marché qui sont une trouvaille tardive de l'évolution culturelle. Les germes en sont apparus dans l'Antiquité biblique et gréco-latine, et ils ont éclos aux Temps modernes avec les révolutions hollandaise, anglaise, américaine, française qui ont permis la « révolution industrielle » et tout ce qu'on appelle société « moderne ». Dès lors, un éventuel succès du socialisme, loin d'ouvrir un avenir nouveau, représenterait au contraire un retour en arrière caractérisé, aux conséquences désastreuses.
Pourquoi ce retour en arrière apparaît-il malgré tout possible - pour ne pas dire, comme un analyste « pessimiste », Schumpeter, [781] probable ? Pourquoi les populations des pays occidentaux développés, premières favorisées par l'éclosion de l'économie de marché, sont-elles manifestement séduites par les perspectives du socialisme, de cette séduction fatale nostalgiquement décrite par Tocqueville ? Parce que, dit Hayek, les valeurs sur lesquelles est fondée la civilisation sont essentiellement fragiles et précaires, précisément parce qu'elles sont une création de la toute dernière période de l'histoire de l'espèce humaine (or que sont quelques siècles devant des millions d'années ?). Dans la culture, elles représentent une dernière « couche », fruit de quelques centaines d'années seulement d'imprégnation, donc mince et superficielle, qui se surajoute à des couches beaucoup plus épaisses et profondes, qui résultent, elles, d'un passé incommensurablement plus long et subsistent inaltérées sous la couche la plus récente. Voilà pourquoi, alors que la civilisation de droit et de marché a assurément changé les conditions matérielles de l'existence sur Terre, elle n'a encore changé que superficiellement la culture humaine. Sous le vernis de la civilisation subsistent des instincts « ataviques », beaucoup plus forts, susceptibles de refaire surface à tout moment, si la couche superficielle se déchire si peu que ce soit, ce qu'elle peut faire en toute occasion de crise où la société de droit et de marché apparaît comme responsable de problèmes inédits. Alors peuvent se réveiller les instincts ataviques des foules - le mimétisme, l'instinct grégaire, le mépris du droit et la violence contre des victimes émissaires... - surtout si ces instincts sont polarisés et amplifiés par des idéologies qui leur donnent des justifications pseudo-scientifiques. Tel aurait été, de fait, pour Hayek, le statut du socialisme dans les deux derniers siècles. Le socialisme est une doctrine dont la véritable science peut démontrer la fausseté. Mais elle aura longtemps encore, sur le libéralisme, l'avantage décisif d'être plus facile à comprendre par le grand nombre. Seule une élévation sensible du niveau de formation intellectuelle des populations concernées pourra changer cette situation.
Notre étude de la « gauche » sera placée sous le signe de cette problématique.
Le socialisme étant enté sur la mémoire la plus vieille de l'humanité, il n'est pas étonnant qu'il ait donné lieu à des élaborations doctrinales aussitôt qu'a existé la pensée politique rationnelle, c'est-à -dire depuis les Grecs. Nous évoquerons ces formulations doctrinales anciennes depuis l'Antiquité jusqu'au XVIII siècle (chap. 1 : « Les origines du socialisme »).
Nous nous arrêterons sur une « utopie » de ce dernier siècle particulièrement originale et de grande portée sur la pensée politique ultérieure, celle de Jacques Rousseau (chap. 2 : « Rousseau »).
[782] Les vieilles « utopies » et les idées de Rousseau donnent lieu à des cristallisations doctrinales à l'époque de la Révolution française. Nous les présenterons (chap. 3 : « Jacobinisme et socialisme sous la Révolution française »).
Le premier système socialiste qui ait rassemblé tous les principaux traits de la gauche, historicisme, foi non critique dans la raison constructiviste, thèse de l'appropriation collective de tous les biens de production par l'État et planification économique, est celui de Saint-Simon (chap. 4 : « Saint-Simon et le saint-simonisme »).
Les premières décennies du XIXe siècle voient l'épanouissement des idées socialistes partout en Europe, notamment en Angleterre, en France et en Allemagne (chap. 5 : « Autres socialismes non marxistes »).
Le socialisme allemand culmine avec l'œuvre de Marx qui, lorsque les partis marxistes réorganisent autour d'eux l'essentiel du « mouvement ouvrier » à partir des années 1880 (sauf en Angleterre où la tradition travailliste poursuit un développement sui generis), devient la doctrine officielle du socialisme universel (chap. 6 : « Marx »).
Cette doctrine est ensuite durcie, à la fois quant au fond et à la forme, par Lénine. A partir du succès des bolcheviks en Russie, elle devient l'idéologie extraordinairement puissante et rigide, vivante aujourd'hui encore dans bien des esprits, qu'on appelle le marxisme-léninisme (chap. 7: « Lénine et le marxisme-léninisme »).
Le marxisme-léninisme est violemment anti-démocratique et anti-libéral. Devant l'aspect dictatorial et terroriste que prend le bolchevisme de Lénine, une large fraction des partis marxistes européens fait sécessions et, tout en conservant le but final anti-libéral du socialisme, à savoir l'appropriation collective des moyens de production et la construction d'une économie planifiée, adhère à la démocratie politique. Ce sera le « socialisme démocratique » (chap. 8 : « Le socialisme démocratique »).
Les partis socialistes de l'Europe du Nord et germanique adoptent, après la Seconde Guerre mondiale, une formule mise au point avant-guerre par le parti suédois et connue sous le nom de « social-démocratie ». On pourrait croire que cette nouvelle doctrine marque l'entrée pleine et entière de la gauche dans la tradition démocratique et libérale, puisqu'elle comporte non seulement l'adhésion à la démocratie parlementaire, mais aussi, dans une certaine mesure, la reconnaissance de la supériorité du marché sur la planification pour gérer la production économique. Nous verrons cependant qu'elle n'abandonne pas certaines hypothèses fondamentales du socialisme classique (chap. 9 : « La social-démocratie »).
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Sur le sujet :
[1] L'identité nationale allemande nait tardivement par une prise de conscience de l'unité des anciens clans ou tribus (Stämme) germaniques, définis comme étant tous ceux qui ne parlent pas la langue des latins ou « welches ». Ces derniers sont méprisés, comme on le voit par ces propos de l'évêque Liutprand de Crémone, homme de confiance de l'Empereur Othon vers 962 :
Que ce sentiment d'une communauté des Stämme germaniques face à la latinité soit fondé sur la langue est une originalité par rapport à ce qu'on constate chez les voisins de l'Allemagne. D'habitude, c'est le peuple (par exemple les Francs) qui donne son nom à un pays (la France) et celui-ci à la langue qu'on y parle (le français). Dans le cas de l'Allemagne, on observe la séquence inverse : c'est nom de la langue commune, theodiscus, diustik, nom qui apparaît l'époque de Charlemagne, qui fait que, un ou deux siècles plus tard, les habitants sont appelés tütsche ou Deutsche (les Allemands) et, ensuite seulement, le pays Deutschland (l'Allemagne).
La langue allemande est vécue, d'autre part, comme ursprünglich Sprache ou une Ursprache, une langue originelle, parce qu'elle n'est pas faite de pièces et de morceaux comme le français ou, pire encore, l'anglais, mais est une langue pure, ce qui lui vaut d'être une langue sacrée au même titre que l'hébreu, le grec ou le latin.
Ainsi fondée sur la communauté de langue, l'Allemagne ne se définit donc pas par un ancêtre commun (un lignage) ou par une race selon la chair. Il reste que, selon Poliakov, « langue » et « race » sont des concepts largement interchangeables parce qu'ils recouvrent « la même profonde réalité psycho-historique ». [1229] Qu'on parle la même langue ou qu'on appartienne au même lignage, l'essentiel est qu'on éprouve un sentiment de pureté et de supériorité, par opposition à ce qui est mélangé et, par là même, suspect. Dès lors qu'on éprouve ce sentiment, on passe aisément de l'une à l'autre justification. C'est ainsi qu'à l'époque de la Réforme on pourra proposer aux Allemands un ancêtre biblique commun, Achkenaz ou Ascenas, premier-né de Gomer, auparavant donne comme ancêtre des seuls Saxons[2]. Une généalogie sera également inventée pour les Francs, qui sont la race royale en Allemagne comme en France, qu'on fera remonter aux Troyens et, par là , à Japhet. Ainsi pourra-t-on « expliquer » que le Saint-Empire ait été « translaté des Grecs aux Germains ». En fait, il y a eu de nombreuses légendes qui, pour diverses Stämme, ont inventé des généalogies mélangeant sources bibliques et sources gréco-romaines.
Autour de l'an 1500, un changement se produit dans le mythe d'origine allemand. A l'obsession de la pureté s'ajoute une revendication d'hégémonie. L'élément nouveau est la valorisation du passé pré-romain et pré-chrétien de l'Allemagne. L'humanisme allemand retrouve ce passé en interprétant dans un sens favorable les textes antiques parlant des Germains. Aux yeux des humanistes italiens, la Germanie de Tacite montre à l'évidence que les Germain étaient des barbares frustes et cruels[3] ; les humanistes allemands, eux, mettent en relief ce qui y est dit des qualités guerrières exceptionnelles de leurs ancêtres. Alors que les Germains sont « virils », les Romains sont « un peuple femme, une troupe molle ». Apparait aussi l'idée que le peuple allemand est autochtone. Cette idée est d'abord posée en cohérence avec les généalogies bibliques : les Germains ont été engendrés sur place par Tuisto (l'ancêtre des Germains selon Tacite) identifié avec un des petits-fils de Noé. Les Romains sont des nouveaux venus. Plus tard, l'idée d'autochtonie se nourrira des thèses anthropologiques et raciales. En tout cas, cette idée revient à revendiquer une filiation charnelle (avec les « invincibles Germains » qui ont « abattu le colosse romain ») au détriment de la filiation historique (avec les Romains qui ont apporté la civilisation). On refuse de s'identifier aux progeniteurs culturels[4].