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Courant de pensée : Libéralisme social
Idées remarquables : spécialiste de Marx et de la tradition sociologique européenne
A influencé : tous ceux qui ne se reconnaissaient pas dans les intellectuels de gauche d'après-guerre : Pierre Manent, Pierre Hassner, Alain Besançon, Julien Freund
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Le spectateur engagé
Raymond Aron (1905 - 1983) est un philosophe, historien et sociologue libéral français.
Fondateur des Temps modernes avec son complice et ennemi juré Jean-Paul Sartre, éditorialiste au Figaro pendant trente ans, Raymond Aron est l'incarnation par excellence de l'esprit libre penseur. Au carrefour de la philosophie, de la politique, de l'histoire et de la sociologie, ses réflexions restent de puissants antidotes à la pensée unique et au politiquement correct.
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Après son agrégation de philosophie, il s’initie à la sociologie allemande lors d’un séjour en Allemagne. Il assiste aux autodafés organisés par le régime nazi en mai 1933 et prend toute la mesure du danger mortel des régimes révolutionnaires. Dès le mois de juin 1940, Aron part à Londres et s’engage dans le journalisme. Il est éditorialiste au Figaro de 1947 à 1977. En 1955, Raymond Aron revient à l’Université. Il enseignera à la Sorbonne jusqu’en 1967, puis à l’École pratique des hautes études. En 1970, il entre au Collège de France.
Aron a donc mené de front deux carrières :
- celle de journaliste au Figaro puis à l’Express
- celle d’universitaire, professeur de sociologie d’abord à la Sorbonne puis au Collège de France
Ce double regard l’a conduit à analyser méthodiquement à travers plus de 30 livres les mutations des sociétés modernes et à participer quotidiennement aux grands combats qui dans le bruit et la fureur de l’histoire ont divisé le monde au temps de la guerre froide.
Éditorialiste commentant l’actualité à chaud, il a toujours su intégrer ses jugements ponctuels dans une vision d’ensemble du monde. Cette vision d’ensemble l’inscrit dans le courant de la pensée libérale, courant tout à fait minoritaire en France, aujourd'hui mais bien plus encore à l’époque où il a vécu et pensé.
Rappelons que de la fin de la deuxième guerre mondiale jusqu’aux années 1980 le marxisme a été pour l’intelligentsia française, selon la formule de son « petit camarade Sartre », « l’horizon indépassable de notre temps », c’est à dire l’idéologie dominante.
Aron a donc occupé une place singulière parmi les intellectuels français en s’opposant à la majorité d’entre eux.
L’œuvre d’Aron peut se définir comme une réflexion sur le XXe siècle. À la suite de Marx, Aron s’intéresse à tous les secteurs de la société moderne, l’économie, les relations sociales, les régimes politiques, les relations internationales. Mais refusant le monisme de Marx qui explique tous les faits sociaux à partir d’une cause unique, la cause économique, Raymond Aron se reconnaît davantage dans la démarche pluraliste de Montesquieu, qui voit « des relations causales dans tous les sens et saisit tous les rapports de solidarité sans en privilégier aucun ». Enfin, il n’appartient pas au sociologue de prédire l’avenir comme un voyant extralucide. Il doit adopter à l’égard de l’histoire et de l’avenir une perspective probabiliste car l’histoire n’a pas un sens prédéterminé.
Nicolas Baverez, dans sa préface de Penser la liberté. Penser la démocratie, inscrit l’œuvre d’Aron dans la tradition du libéralisme politique français. Selon lui, sa conception de l’histoire est réaliste, probabiliste, comparatiste et dialectique :
Selon Baverez, l’épistémologie d’Aron ne verse par pour autant dans un relativisme consistant à dissoudre dans l’histoire toutes les normes et les valeurs. Un tel relativisme ouvrirait la voie à la justification du totalitarisme. Mais il s’agit pour lui de reconnaître le pluralisme, la faillibilité, l’existence de vérités partielles. Son libéralisme n’est pas fondé sur des principes abstraits mais sur une étude des conditions économiques et sociales qui rendent possible ce pluralisme intellectuel et politique. Comprendre avant de juger, telle serait la maxime d’Aron.
Aron a souvent été classé comme libéral de gauche. Son penchant pour la social-démmocratie, sa tentative de synthèse des droits formels et des droits matériels ont pu alimenter cette thèse. Pourtant, certaines analyses la remettent partiellement en cause. En effet, le libéralise aronien a connu une très nette évolution. Dans ses Mémoires il résume sa position dans les années cinquante et soixante :
A partir du milieu des années soixante dix, Aron prend un tournant et évolue vers un libéralisme plus classique, moins teinté de socialisme. Ainsi, en 1976, dans la postface à son Essai sur les libertés, il affirme :
Gwendal Châton, auteur d'un remarquable article sur la question (voir la référence plus bas), parle d'une évolution tardive tendant vers un pessimisme croissant. Ne faudrait-il pas plutôt parler de réalisme ? Quoi qu'il en soit l'auteur de cet article précise que " sans congédier l’idée d’égalité, Raymond Aron retrouve alors les accents combatifs de la tradition libérale contre un « égalitarisme doctrinaire » qui « ne parvient pas à l’égalité mais à la tyrannie » (Aron, 1965, 1998 : 240). Dans ses Mémoires, il se montre pour le moins sceptique face au concept de justice sociale (Mémoires, p. 1035-1036) : il est alors plus proche de la critique hayékienne du « mirage de la justice sociale » (Friedrich Hayek, Droit, législation et liberté) que de la théorie rawlsienne de la justice. "
En 1952-1953, en pleine guerre froide, Raymond Aron a fait à l'Ecole nationale d'administration ce cours, resté inédit. Il y compare la démocratie occidentale - régime imparfait, mais justifiable comme un moindre mal, car sa vertu essentielle est l'esprit de compromis (la IVe République lui sert manifestement de modèle) - et « l'autre sorte de démocratie », la démocratie populaire marxiste. La première se définit par ses institutions, la seconde par l'idée révolutionnaire qu'elle incarne. Bien sûr, le philosophe entreprend de réfuter le marxisme, surtout sous sa forme millénariste (qui en fait l'avenir inéluctable de l'humanité), mais sans agressivité ni polémique, avec une sorte de révérence qui surprend, quand il souligne, par exemple, que la richesse du marxisme tient au fait qu'il combine les thèmes idéologiques les plus caractéristiques de la pensée occidentale, ce qui en fait une doctrine « admirablement équivoque ». La même indulgence relative s'applique d'ailleurs au régime soviétique (pourtant Staline n'est pas encore mort!), à ses performances économiques et à l'absence de certaines libertés, généreusement imputée à la menace que lui font courir les contre-révolutionnaires...
Il s'agit donc surtout d'un témoignage sur la fascination que, pendant la guerre froide, le marxisme pouvait exercer, même sur ses plus lucides adversaires. Et c'est pourtant cette même année que Raymond Aron commençait la rédaction de son essai retentissant, L'opium des intellectuels, publié en 1955, dans lequel il dénonce férocement leurs illusions. Dans son introduction, passant en revue les familles politiques, Raymond Aron évoque « les libéraux, s'il en existe encore ».
Hachette Littératures 2002. 337 pages. Excellente introduction de Nicolas Baverez.
Sans doute le meilleur livre jamais écrit sur la gauche française. Outre la déconstruction des idéaux révolutionnaires, du matérialisme historique, du totalitarisme soviétique, de ses « hommes d'Eglis e» (les communistes) comme de ses « hommes de foi » (les compagnons de route), L'opium des intellectuels met au jour les contradictions d'une gauche écartelée entre liberté, égalité, nationalisme, internationalisme. Ses adversaires lui ont donné raison, puisqu'à sa sortie, en 1955, Aron fut traité, entre autres, de « renégat », de « bouffon », de « penseur bourgeois ». « Appelons de nos vœux la venue des sceptiques s'ils doivent éteindre le fanatisme », conclut Aron.
A l'occasion du centenaire de Raymond Aron, les édition Gallimard ont publié chez Quarto (édition de poche) un volume réunissant les principaux ouvrages du philosophe et sociologue sur la démocratie :
- Une révolution antiprolétarienne. Idéologie et réalité du national-socialisme
- États démocratiques et États totalitaires
- L'Homme contre les tyrans
- Une révolution antitotalitaire : Hongrie 1956 - Polémiques
- La Tragédie algérienne
- La Révolution introuvable
- Dix-huit leçons sur la société industrielle
- La Lutte de classes. Nouvelles leçons sur les sociétés industrielles
- Démocratie et totalitarisme
- Les Désillusions du progrès. Essai sur la dialectique de la modernité
- L'Aube de l'Histoire universelle
Robert Laffont, 2003
A la fois journaliste, sociologue, historien et philosophe, Raymond Aron retrace son itinéraire politique et intellectuel. Il analyse les grands événements qu'il a vécus en un demi-siècle. La montée de Hitler au pouvoir, le Front populaire, Munich, la débâcle, Vichy et la Résistance, le génocide, la guerre froide, ses polémiques avec Jean-Paul Sartre et la gauche, la construction européenne, la stratégie nucléaire, l'Algérie et la décolonisation, le gaullisme, Mai 68, Giscard et Mitterand. Un livre qui allie histoire, économie politique et philosophie. Passionnant et surtout excellent pour préparer Sciences-Po.
« Ces Mémoires sont l'occasion d'y découvrir la trajectoire d'une conscience individuelle à travers les grandes idéologies du XXe siècle – nazisme, communisme, anti-colonialisme – toujours habitée par le doute. Augmentées d'une instructive préface de Tzvetan Todorov, ces Mémoires restent plus de vingt ans après leur publication l'un des témoignages les plus lucides sur les errements du XXe siècle. » Yves Fraillont
Aron y traite de Tocqueville, Marx et Hayek. C'est une tentative de conciliation de points de vue opposés, qui aboutit à un compromis bancal diront certains... Mais Aron nous conduit avec beaucoup d'intelligence et de pédagogie au cœur des grandes problématiques contemporaines.